Indiscrétion, par Elisabeth Goulet

Marianne se sent légère ce matin, elle a bien l’intention de profiter intensément de son ultime journée de congés. Demain le train-train reprendra ses droits, ses parents rentrent avec les enfants, après huit jours passés sur la côte basque. Elle se prépare à une séquence shopping, ravie d’arpenter les rues commerçantes de la ville, avide de dénicher de petites merveilles et de donner un coup de jeune à son dressing. Marianne a envie de se faire plaisir, elle se veut séduisante, surprenante, exaltée par l’admiration qu’elle lira dans les yeux de Mathieu.
Mathieu et Marianne, c’est une longue histoire, plus de vingt ans qu’ils sont ensemble.
A dix-huit ans, Marianne était une jeune fille complexée, mal dans sa peau. Elle n’aimait pas sa longue silhouette, se comparant à une fleur trop arrosée. Pourtant Mathieu a tout de suite été séduit par cette apparente fragilité : charmé par le rose qui colorait ses joues sous le coup de l’émotion, transporté par ce regard gris bleu, tour à tour, effaré, étonné, doux ou malicieux.
Au fil des années, il l’a vue s’épanouir. A tout juste quarante ans, Marianne est maintenant très féminine mais toujours délicate. Sa silhouette élancée lui permet toutes les excentricités, les imprimés, les couleurs flashy, elle s’autorise tout. Avant de partir, elle s’est glissée dans un jean slim noir, a enfilé un haut bleu turquoise au décolleté prometteur, trichant un peu avec un soutien-gorge sexy, tourmentée par sa petite poitrine.
Les fruits de leur amour se prénomment Matilda et Max, respectivement âgés de douze et huit ans. Ils auraient tout au si bien pu s’appeler Marguerite et Marius, le hasard a bien fait les choses : Mathieu et Marianne, espiègles, ont tiré au sort leurs prénoms. Les parents de Marianne, quant à eux, devaient être fans de Delpech ou respectueux de la République…
La journée s’annonce sous les meilleurs auspices, une chaleur printanière s’installe en ces derniers jours d’avril, le ciel est d’un bleu azur. En deux heures de quête, Marianne a déjà les bras chargés de sacs, et ressent un réel plaisir à flâner sans aucune contrainte. Elle perçoit soudain un timide miaulement au fond de son sac, le son s’amplifie. Les badauds alentour la regardent d’un air interloqué, bravo pour la discrétion ! Elle regrette parfois le choix de cette sonnerie, mais elle plait tellement aux enfants. Elle plonge la main dans sa besace, trifouille à l’aveuglette, embarrassée par ses emplettes. Gênée par ce chat qui n’en finit pas de geindre, elle est rouge jusqu’à la pointe des oreilles. Elle saisit enfin son smartphone, l’appel s’interrompt net. C’est toujours comme ça, marmonne-t-elle, agacée. Elle se pose sur un banc, se déleste de ses paquets, et écoute sa messagerie. Un sourire éclaire son visage, c’est Matthieu qui lui propose de la retrouver à midi trente, dans une brasserie qu’ils apprécient tous deux. Elle lui répond par sms illico, enchantée par cet intermède imprévu.
Il est tout juste 11H30, Marianne a encore le temps de faire une ou deux boutiques.
Elle se dirige ensuite d’un pas léger vers la Brasserie du parc. En attendant Mat, elle sirote un thé glacé et s’adonne à son passe-temps favori : observer, voire espionner le voisinage. Elle adore ça, c’est tellement distrayant. C’était un jeu qu’elle partageait avec sa meilleure amie, au lycée ; cela ne l’a jamais quittée, elle est très douée pour cet exercice, et son ouïe est bien affûtée. L’environnement n’est guère propice, Marianne est un peu déçue. A gauche, deux hommes en costume sombre, des commerciaux sans doute, ont commandé un café bien serré.
Ils parlent pression de la hiérarchie, kilomètres avalés, pv qui s’accumulent, permis en danger, fatigue qui les assaille. Ils décomptent les années qui leur restent à travailler, pas réjouissant tout ça. Un groupe d’ados bruyants, chahute les deux jeunes filles qui se sont installées à leur table. Un peu lourds dans leurs propos, limite machos, Marianne plaint ces lycéennes, qui essaient vainement d’avoir de la répartie et de faire bonne figure. Elle revit douloureusement ces grands moments de désespoir quand ses copines l’invitaient à prendre un verre après les cours.
Machinalement elle s’amuse avec son smartphone et se demande si Matthieu ne lui prépare pas une surprise pour leurs vingt ans de mariage… En rangeant son bureau, elle a découvert le catalogue d’une agence de voyages aux destinations paradisiaques, ce serait vraiment merveilleux de partir quelques jours sans les enfants. L’agitation de la bande de jeunes lui fait relever la tête. Elle comprend mieux pourquoi ils parlent plus fort, ricanent…
Deux superbes jeunes femmes traversent la place et viennent s’installer à sa droite, sur la terrasse : les sosies de Monica Belluci et Rihanna réunis. Taille fine, poitrine généreuse, l’une porte une robe cache-cœur, l’autre une robe moulante à froufrous. Conscientes de l’émoi qu’elles provoquent, elles commandent un Mojito, et jouent avec leurs pailles avec volupté.
Marianne règle son radar d’écoute. Que peuvent bien se raconter ces mangeuses d’hommes ? Echanger sur le dernier Goncourt ? Elle esquisse un pâle sourire : Marianne, tu deviens méchante, ne te fis pas aux apparences. Pour se donner contenance, elle pianote sur son smartphone tout en prêtant l’oreille. Elle ne se trompait pas vraiment : bla-bla-bla sur le dernier magasin tendance, bla-bla-bla sur le nouveau fond de teint qui masque à merveille les imperfections, et bla-bla-bla sur la coupe qui fera fureur cet été. Marianne se dit que finalement elle préfère sa vie. Elle a des centres d’intérêt autrement plus captivants. La troupe de jeunes se lève avec tumulte, espérant sans doute attirer l’attention des deux merveilles, qui les ignorent totalement.

Elles ont maintenant toutes deux un air grave et l’une d’elle semble faire des confidences. Discrètement, Marianne se décale un peu pour se rapprocher de leur table. Si elles parlent plus bas, c’est forcément que le sujet est grave.
La persévérance a payé, Marianne connaît maintenant quasiment tout de la vie du sosie de Monica. Elle a rencontré François, il y a trois mois lors d’un vernissage… Ils se sont revus, leur première nuit a été torride, les suivantes brûlantes. Elle est certaine d’avoir rencontré l’homme de sa vie. Mais il y a un hic, un énorme hic, François est marié. Il n’est plus heureux en couple, il lui dit, lui répète, à chacune de leurs rencontres. Mais il ne peut imaginer quitter sa famille, ses enfants. Elle en a assez de ces instants volés, de ces nuits détournées, de cette vie de mensonges.
Marianne est tellement intriguée par cette histoire, qu’elle meurt d’envie de donner son avis. Elle se ressaisit, elle a déjà de la chance qu’elles n’aient pas remarqué son manège.
Monica hausse le ton, ce qui n’est pas pour déplaire à Marianne qui sentait son cou s’allonger tel celui d’une girafe. Monica a posé un ultimatum à François. Fin juin, elle a 8 jours à prendre; s’il ne veut pas la perdre, il doit partir avec elle. Elle lui laisse le choix de la destination, mais il devra pour cela, tout avouer à sa femme et renoncer à sa vie d’avant.
Marianne ne trouve pas Monica des plus sympathiques, mais elle admire son assurance, elle n’aurait jamais osé lancer une telle sommation.
La voix de Monica s’étrangle. Instinctivement Marianne se tourne vers sa voisine. Elle a les yeux exorbités, ses joues virent à l’écarlate, ses lèvres se tordent, et elle lance d’une voix rauque : C’est quoi ce plan ? Tu vois le type en costard gris en face, c’est lui ! C’est François !
Qu’est-ce qu’il fout là ? Il m’a juré qu’il ne pouvait pas se libérer… Qu’il était en déplacement pour trois jours… Marianne s’agite sur sa chaise, elle sent qu’elle va assister à une joute verbale hors norme. Peut-être même à une distribution de gifles, vu la fureur de sa voisine.
Elle sera au premier rang, elle en est même un peu gênée. La curiosité la pousse à jeter un œil sur le trottoir d’en face pour découvrir l’objet d’une telle animosité.
L’homme qui avançait d’un pas désinvolte semble brusquement figé. Il est blanc comme un linge, et regarde d’un air effaré, tour à tour, la table de Monica et la table de Marianne. Le visage de Marianne se crispe, elle pâlit, ses yeux s’emplissent de larmes. Elle réalise avec effroi que François n’est autre que Matthieu.

Elisabeth Goulet