Imaginaires, par Michèle Pujol

  • Dis, Guillaume, c’est vrai qu’un fil de tissu blanc, c’est magique, ça porte bonheur ?

Il soupira. Où Léo avait-elle entendu cette bêtise ? Maintenant il était sûr qu’elle y croyait dur comme fer. Elle continua de sa petite voix flûtée « Alors, toi qui as plein de livres, tu en connais une histoire comme ça ? » Sans attendre la réponse, elle continua : « Tu pourras me la raconter ? » Visiblement, elle y tenait. Et il connaissait bien sa petite  sœur ! Elle ne le lâcherait pas ; elle allait le tarabuster tous les jours jusqu’à ce qu’il trouve quelque chose à raconter. Et impossible de la rediriger vers les parents ! C’était lui le collectionneur de livres d’histoires ! Il n’avait pas d’autre choix que d’en trouver ou l’écrire lui-même. Mais il n’avait jamais rien écrit ! Lui, il aimait les contes et les histoires médiévales. Mais écrire, c’était autre chose !

Le lendemain, un samedi, il traîna dans sa chambre, fixant la fenêtre d’un regard flottant, plongé dans cet amollissement général provoqué par la pluie qui tombait sans discontinuer. Comment se sortir de cette situation ? Il maudissait la personne qui avait parlé de cette histoire de fil à sa petite sœur ! Puis il reprit un peu courage : en inspectant sérieusement sa bibliothèque et les DVD, il allait peut-être trouver quelque chose ?  Plein d’espoir, il recensa toutes les histoires magiques et de chevaliers téméraires. Dans cette quête angoissante, il retrouva sur une étagère un objet acheté en brocante, un peu oublié, et qui l’avait amusé : une boussole et un système de jumelles pliantes en un seul objet de pas plus de dix centimètres. Vraiment pas utile pour résoudre son problème ! Après un bon moment, il dut se rendre à l’évidence : il n’avait rien trouvé ! Il était contrarié. Après tout, il avait d’autres choses à faire : des cours à réviser, de la musculation en vue des matches à venir, aller faire des paniers avec les copains…

Assis par terre dos au mur, au sens propre comme au sens figuré, les yeux dans le vague, il plongea dans une rêverie déprimée, somnolente et loufoque. Il imaginait une princesse enfermée dans une tour en forme de panier de basket, qui ne pourrait être délivrée que par le porteur d’une bobine de fil blanc ? Ou alors un chevalier portant une écharpe blanche dont l’un des fils s’envolerait par magie pour se poser délicatement sur le manteau de la princesse élue de son coeur ( qui ressemblerait par hasard à la jolie fille des voisins) ? Son esprit vagabondait encore. Il était un chevalier courageux et galant combattant l’injustice  et les ennemis du roi !

Il s’échauffa : il n’était pas chevalier. C’était lui le roi !

Le roi Guillaume ! Un roi jeune car les parents, épris de sciences et de civilisations lointaines sont partis il y a des mois et des mois au bout du monde, en Asie, lui confiant la couronne et le pays. Il est grand et magnifique, avec des vêtements riches et colorés, portant fièrement sa couronne sertie de rubis et d’émeraudes, et tenant fermement son épée royale ! Il est en réunion avec ses conseillers ; le moment est difficile car le comte Mercor, pourtant son féal, a trahi sa parole de soutenir le jeune roi, et s’arme contre lui. Le félon !

Pour Guillaume, les mauvaises nouvelles s’accumulent : pourra-t-il se défendre alors que ses soldats, chevaux et armes sont en nombre inférieur à ceux de l’ennemi, comme lui ont certifié ses espions ? De plus, son plus fidèle vassal, le comte Hedebert vient de tomber gravement malade et ne peut venir à son secours. Sans compter que l’hiver semble arriver plus tôt cette année. Que doit-il faire ? Partir au combat malgré tout, menant ses soldats à un massacre certain, et mettant en jeu la perte de son propre royaume ? Et, s’il devait mourir, qu’adviendrait-il de sa jeune soeur, la gente demoiselle, Princesse Eléonore ? En ce jour, la chance n’est pas de son côté ! Mais il est le roi et il doit donner force et courage à tous. Il mobilise ses capitaines pour renforcer la sécurité du château et des villages, ainsi que pour continuer à entraîner les soldats, à recruter et former de jeunes hommes. Il charge l’intendant de toute vérification concernant les réserves, de nourriture, de foin pour les chevaux ainsi que laccès à leau potable.

Consciente des dangers à venir, et devant un tel déploiement d’activité, la jeune princesse se demande bien comment aider son frère. Ayant appris un peu de couture avec sa nourrice, elle offre au roi un bracelet tressé en fils de lin, témoin de son affection. Le roi, plus ému qu’il ne veut le laisser paraître, affirme, pour lui faire plaisir, que ce bracelet de fils, est peut-être le présage de bonnes choses à venir, qui sait ?

Et voici que l’hiver arrive en avance, glacial, avec des « averses de neige » qui coupent le souffle. Mais finalement, c’est une chance, un répit, car aucun combat ne peut avoir lieu. Un jour, arrive au château une petite escorte épuisée après des mois d’un voyage périlleux afin de rencontrer le roi. Toutes les personnes la composant sont accueillies, réchauffées et nourries, puis enfin reçues dans la salle du conseil.

  • Noble Seigneur, je m’appelle Alderic. Je vous ai connu enfant et me voici devant un roi ! Vos parents pensent toujours à vous. Ils m’envoient pour vous assurer de leur affection, et pour que vous soient remis ces missives et ces présents, à vous ainsi qu’à votre jeune sœur.

Les coffres ouvragés et cerclés d’argent contiennent bien des choses : des pierres précieuses, des tissus magnifiques, des tentures, des objets ouvragés, des statuettes, des épées remarquables et plus encore…La jeune princesse est attirée par un petit objet qu’elle trouve bien curieux, et fait d’une matière noire inconnue. Mis debout, il ressemble à un petit personnage, pas plus grand que sa main, avec une grosse tête ronde et un corps malingre. Sur une de ses faces, il présente une toute petite boussole. Il a quatre ronds de verre qui s’ouvrent comme des ailes, deux au niveau de la « tête » plus gros et deux au niveau des « pieds ». Comme c’est drôle ! L’objet est alors étudié de près : les verres, une fois déployés et alignés permettent de rapprocher de soi des choses ou des lieux qui sont plus loin !  Quelle merveille !

Guillaume sent que le moment est venu de se préparer au combat. Il dispose maintenant de finances pour renforcer son armement. De plus, il vient d’apprendre que son ami le comte Hedebert est guéri et son armée prête. Le roi va pouvoir envoyer ses meilleurs soldats en reconnaissance afin d’étudier sans danger les abords du château du comte Mercor. Il préfère en effet attaquer directement la forteresse afin d’épargner les villages et les paysans innocents, eux-mêmes soumis à la tyrannie du comte Mercor, ce félon arrogant et cruel.

L’hiver n’est pas terminé. Les déplacements des soldats partis en reconnaissance ne sont pas faciles. Mais à leur retour, ils annoncent au roi de bonnes nouvelles. Grâce à l’objet miracle, ils ont découvert sans prendre trop de risques des fragilités à des points précis des murailles ennemies. De plus, du côté où la forêt en protégeait l’approche, rendant une attaque peu probable, ils ont repéré une poterne en mauvais état, ainsi que l’arrivée d’eau potable, en partie dissimulée par des broussailles.  

Bientôt la neige ne tombe plus, remplacée sur les chemins par de la boue. La température est encore bien froide. Ce n’est pas tout à fait favorable. Mais Guillaume est prêt. Il lance une attaque rapide, efficace. Les points faibles de l’ennemi sont ciblés en premier, ses murailles sont détruites de tous côtés. Le roi entre en vainqueur dans le château. Le comte félon, écumant de rage, est fait prisonnier et jeté au cachot.

La gente demoiselle Eléonore est très fière de son frère. Mais elle a bien retenu ce qu’il avait dit : le bracelet en fils de lin était un bon présage ! Elle raconte partout que ce bracelet a porté chance au roi. N’est-ce pas depuis qu’il le porte que tout est allé mieux ?

Les gens l’écoutent en souriant, par gentillesse. Mais voilà ! Il arrive parfois de drôles de choses dans les conversations. Les gens se disent entre eux : « Après tout pourquoi cela ne serait pas vrai, allez donc savoir ? » Plus le temps passe, et plus cette idée se confirme, s’ancre dans les esprits et devient une croyance incontestée : avoir du fil blanc sur soi est bien le présage d’événements heureux. Un vrai porte-bonheur !

Ouf ! Guillaume se sentit soulagé ! Il tenait enfin son histoire ! Demain il la mettrait au propre ; ce n’était certainement pas parfait, mais après tout il n’était pas écrivain ! Évidemment, Léo ne manqua pas dans la soirée de lui demander s’il avait trouvé quelque chose. Il fit des mystères mais lui affirma qu’elle verrait bien le lendemain soir à condition qu’elle se couche à l’heure.

Jamais elle ne fut aussi rapide pour se coucher que ce dimanche-là ! Elle avait même mis son pyjama neuf ! Lui s’était fait beau ; après tout, il n’était plus simplement conteur mais bel et bien auteur ! Quand ils furent confortablement installés tous les deux, avec juste une lampe pour éclairer le texte, Guillaume commença : « Il était une fois un jeune roi nommé Guillaume…… »

Durant les jours qui suivirent, Léo ne vit guère son frère, pris entre les cours et les entraînements. Mais elle se racontait l’histoire à elle-même. Elle avait passé une si belle soirée ! Et puis cette histoire de fil blanc, qui pouvait dire que c’était seulement un conte ?

Guillaume avait un match le dimanche suivant après-midi. La veille au soir, elle décida de lui faire un porte-bonheur. Elle expliqua son projet à sa mère, qui fut touchée de cette marque d’affection. Elles cherchèrent du fil dans la boîte à couture. Mais elles furent déçues. Pas une seule bobine de fil blanc ! Incroyable ! Comment alors faire un bracelet ! Elles vidèrent complètement la boîte et découvrirent un court lacet d’enfant en coton blanc, gardé en souvenir. Pas très pratique pour un bracelet !

Qu’à cela ne tienne, il fut cousu dans le short qui serait porté lors du match ! Toute la famille y assista, encourageant l’équipe et criant de joie quand, après un score très serré tout au long de la partie, ce fut Guillaume qui marqua les points salvateurs dans la dernière minute !

Léo en était certaine maintenant ; cette histoire de fil blanc signe de bon présage et porte-bonheur, c’était bien de la magie.

Michèle Pujol