Il a suffi d’un pas, par Marie Saby

Clémentine,

Les matins sans toi s’étirent désormais en même temps que moi, me laissant rempli d’un vide que j’ai rapidement appris à combler.

Je t’écris dans l’unique but de te dire que tu as bien fait de partir. Tes cheveux que j’ai si souvent respirés, froissés dans mes mains auront-ils encore des fleurs piquées dans leurs tresses ? Ton front sera-t-il ceint de bleuets et de marguerites ? C’était ta mode et tu aimais tout le monde. Certes, tu m’aimais plus que les autres car tu voulais construire une vie commune mais… différente de celle des couples traditionnels. Tu voulais rester libre, tu l’as été, tu l’es encore et tu m’as prouvé que tu le resterais.

Je t’aimais tant que j’avais accepté ce choix ‘Beatnik’ mais je rêvais d’autre chose : de porter des mocassins et des costumes trois pièces, de fumer le cigare, pouce accroché au revers de mon veston, œillet à la boutonnière.

Aujourd’hui, je suis heureux, si heureux que j’en ai presque honte. Je vais boire mon chocolat en souriant, écouter la radio en chantonnant, me saper comme un prince et mêler mon bonheur aux sonorités éclatantes du printemps.

Et toi, es-tu en train de courir pieds nus sur les trottoirs de Paris ? Je ne sais pas pourquoi je te pose cette question car à vrai dire, je m’en moque. Je suis tellement heureux que tu sois partie que j’ai l’impression de marcher sur l’eau, de flotter dans l’air. Je suis un solo de guitare, une gamme à dix notes, un tango sur le pont des Arts. Je suis sincèrement soulagé que tu sois partie après nos derniers échanges. Je mange mes gaufrettes en riant, je bois le petit doigt en l’air, je ris en regardant ma nouvelle chevalière. Bref je nage dans le bonheur. Néanmoins, nous ne nous sommes pas dit adieu. C’est mieux car notre amour m’étouffait. Je ne retiendrai de toi que les mots laissés lâchement sur l’oreiller à côté du mien : « Je ne te quitte pas Andréas, je sauve ma peau parce que j’ai vraiment tout à gagner à te perdre» !

Tu penses que tu m’as laissé anéanti, que je n’allais plus m’alimenter que j’allais me jeter dans la Seine ? Je ris à l’idée que tu aies pu imaginer de telles bêtises car c’est grâce à cette rupture que j’ai ouvert mon salon de chocolat ! Et quel salon ! Son succès me stupéfait. L’endroit prend des allures que je n’aurais jamais imaginé. Son enseigne ? « Duo en noir et blanc ».

Oui, ma belle, j’ai fait ça et ça marche !  Ne crois surtout pas que c’est arrivé comme ça, juste en claquant dans mes doigts. J’ai dû en avaler des couleuvres. Tu me diras, j’avais l’habitude ! Je me suis constitué un moral d’acier et une belle clientèle.

C’est ton départ qui m’y a aidé. J’ai aussitôt troqué mes savates en toile contre des mocassins vernis. J’ai attaché mes cheveux en catogan noué sur le haut du crâne, un peu comme Julien Doré. C’est la mode dans les milieux branchés. J’ai mis un tablier noir à liserés blancs. Impeccable ! Mon collaborateur porte un tablier blanc gansé de noir. C’est très chic cette opposition. Ici pas d’humiliation, on me prend tel que je suis et l’on m’apprécie. Je suis créatif, surprenant, et commence à devenir célèbre. J’ai plein d’idées de recettes. J’ai été aidé par mon ‘second’ pour l’agencement de ma boutique. Quand on passe devant, on la respire, on la croque déjà.  Un autre monde est possible Clémentine, un monde sans toi.

Andréas

Pour toutes ces raisons Andréas décida de créer son salon du chocolat dans le 6ème arrondissement de Paris. Ce fut le prétexte pour lui de partir pour l’Equateur avec une extension sur les iles Galapagos pour y trouver l’introuvable. Il prévoyait de revenir avec des fèves de cacao exceptionnelles, des œufs de fous à pattes bleues et des queues d’iguanes. Il avait déjà des idées de recettes chocolatées !

Là-bas, il s’installa dans un petit hôtel au cœur de Baños et ne tarda pas à se rendre au marché d’Otavalo mais, il ne savait pas ce qui l’y attendait qui conditionnerait son avenir !

Il pensait simplement qu’à son retour il pourrait dire qu’il avait baroudé, que les autochtones… il connaissait, que rien n’avait de secret pour lui, ni le rat grillé, ni les empanadas de queso*, ni les tubercules portés sur des dos musclés.

Ce premier matin au marché, un bouleversant soleil faisait gicler le bleu des jupes, le rouge des tabliers auxquels se mêlaient le noir indigène des regards, voilé des poudres safranées et des ocres rouillés du tandoori.

Andréas avait envie de tout prendre dans ses bras comme il avait pris Clémentine dès la première fois qu’il l’avait vue. Et pourtant, cette première fois, il avait eu une petite réticence, elle le lui avait souvent reproché. Était-ce dû à sa beauté, à sa liberté d’être, à leur différence ? Il ne savait plus mais cette hésitation reste encore en lui comme une écorchure tenace.

Soudain, il vit, assis en tailleur à l’ombre d’un tamarillo, un fort beau garçon. À ses côtés, des panières tressées contenaient des « cabosses » aux couleurs vives et chaudes. Andréas éprouva un trouble étrange, comme il n’en avait jamais ressenti. Etait-ce la qualité des fruits gorgés de fèves ou le regard du jeune indigène ? Le futur chocolatier hésita. Un pas suffit pour qu’il parvienne à sa hauteur puis, mesurant que le jeune garçon possèdait ce qu’il cherchait Andréas l’aborda et parvint à se faire comprendre à force de gestes et de mots d’espagnol approximatifs. Il fit rouler le prénom du garçon sur sa langue comme il y ferait rouler plus tard les meilleures fèves de cacao. Il s’appellait Raùl. Sa peau mate tranchait avec la blancheur de celle du français.

Andréas et Raùl semblaient des prénoms faits pour vivre ensemble. Le jeune indigène déplia son corps pour fendre la cabosse rouge piquetée d’or. En jaillissent une trentaine de fèves de cacao. Andréas se précipita pour les saisir, les frotter entre ses paumes avant de les sentir. Odeur âpre des forêts équatoriales, senteur de pollen, senteur de terre écrasée.

  • no lo suficientemente maduro tu pod**

Il ajouta en tendant son index vers une calebasse :

  • Y estos frijoles allí, son buenos ?***
  • Ne te fatigue pas, je parle français. Oui elles sont utiles mais, pas pour la cuisine, elles contiennent du cadmium, un produit toxique contenu dans les sols agricoles. C’est juste pour les laboratoires pharmaceutiques.

Andréas en aplatit quelques-unes entre ses doigts puis essuya les résidus à l’intérieur de sa poche de bermuda. Raùl l’interpella aussitôt :

  • Essuie bien tes mains, c’est une saloperie ce truc si on n’y prend pas garde !
  • OK Raùl et merci. Alors, ouvre-moi la cabosse jaune, vite, s’il te plaît !

Raùl s’exécuta. Cette fois la fève révèla tout son parfum. Odeur chaude des premières pluies, parfum rustique des goûters à la campagne, effluves d’humus tiède.  Un sourire se dessina sur les lèvres d’Andréas, il frôla le poignet de l’indigène autant en guise d’approbation que pour le retenir.

  • C’est parfait, juste ce que je cherche ! Connaitrais-tu une torréfaction par-là ?
  • Oui, à Vilcabamba, au sud. Là-bas, on torréfie sous la pluie, ça donne des cacaos exceptionnels !
  • Tu pourrais m’y conduire ?
  • Oui, mais à une condition : tu m’emmènes en France avec toi, je travaillerai dur !

Les deux hommes se regardèrent un long temps « checkèrent » avec un sourire qui disait ce que chacun souhaitait taire. Un climat de confiance, puis de connivence s’établit rapidement entre les jeunes gens avant qu’ils embarquent pour la France via les iles Galapagos, décidant à force de débats, de faire ensemble de la future chocolaterie d’Andréas, un lieu d’exception

Echanges, dégustations, mises en bouche autour de lectures publiques, tels étaient les projets de ce duo en noir et blanc.

Dès son retour Andréas acheta une boutique rue d’Assas, à deux pas du Luxembourg, grâce à l’héritage de son oncle. Son goût pour la décoration le conduisit à garder l’esprit duo chocolat en noir et blanc, décor minimaliste, bibelots à damiers, voilages à rayures simulant des touches de piano, vaisselle épurée de façon que le contenu de l’assiette ou du verre constitue l’attrait principal de sa boutique. Des chocolats étaient vendus en vrac après torréfaction, conchage puis broyage des fèves grâce aux connaissances et à la dextérité de Raùl.

Par ailleurs, ils créèrent trois spécialités qui les conduisirent rapidement au summum du raffinement.

  • Mousseline de chocolat noir au piment d’Espelette, gingembre et citron vert.
  • Millefeuille de foie gras et chocolat enrobé de poitrine fumée grillée, saupoudrée de zestes de cédrat, dans sa verrine givrée.
  • Pointe de queue d’iguane caramélisée puis pralinée agrémentée d’un blanc en neige meringué et ses pépites en duo chocolaté.

Pour chaque spécialité, un vin rouge fleuri, légèrement boisé, était proposé.

Les fines bouches ne s’y trompèrent pas.

On y lisait Marguerite Duras, Aimé Césaire ou Amélie Nothomb. Les échanges allaient bon train, les propositions d’auteurs, de poètes ou de nouveaux vins participaient à la spécificité du « Duo en noir et blanc ».

Le succès fut total, Raùl avait tenu sa promesse, il s’était donné à fond. Il n’avait pas son pareil dans sa façon de griller, compoter, combiner les ingrédients de façon inattendue mais toujours réussie.

Quelques figures de la littérature contemporaine commencèrent à se croiser dans ce salon du chocolat. Entre deux trains, David Foenkinos s’octroyait une parenthèse sucrée, Jean Teulé bavardait avec Isabelle Carré du futur grand prix de la Poésie RATP. Le chocolat coulait, les amandes craquaient, des parfums serpentaient entre les tables. Tout était parfait jusqu’à ce samedi où il avait suffi d’un pas.

Clémentine était entrée, diablement belle et distinguée, vêtue à la dernière mode, accompagnée d’un élégant aux cheveux grisonnants. Le couple s’installa regardant alentour avec des soupirs de satisfaction.

Andréas changea de couleur, son regard croisa celui de Raùl. Nul ne s’exprima, chacun sut ce que pensait l’autre.

Quelques jours plus tard on put lire sur la porte de la chocolaterie « Duo en  noir et blanc » : FERMETURE PROVISOIRE.

La une du quotidien de Paris rapporte qu’une jeune femme aurait été empoisonnée par l’absorption accidentelle d’un extrait de fève interdite, au salon « Duo en noir et blanc » rue d’Assas. L’autopsie a révélé des traces de cadmium dans son sang. Une enquête est en cours.

*Empanadas de queso = chaussons aux oignons et fromage

**Pas assez mûre ta cabosse,

*** Et ces fèves-là, sont-elles bonnes ?

Marie Saby