Huis clos, par Martine Tralieux

Sortie de fête. Douce sensation de bonheur. Surprise ! … François était là. Quelques mots échangés après cinq ans …

Mais Pierre est doué pour réussir à l’amener à chaque fois au bord de l’irritation ! Oh ! Maintenant, elle devrait le savoir, depuis le temps … Et pourtant, elle se laisse toujours piéger. Ce qu’Hélène ne comprend pas, c’est pour quelle raison il l’entraîne ainsi, à la limite de la rupture.

Et cette nuit, alors qu’ils roulent en direction de la villa, elle se sent épuisée ; épuisée d’argumenter encore et encore … À quoi bon ? Elle sait qu’elle se heurte à un mur.

Cette fois, je vais tenir bon, songe-t-elle. Il ne me déstabilisera pas. Aucun reproche ne me fera culpabiliser. Je refuse qu’il se repaisse de mon enfermement, tissant autour de moi, de longs fils gluants me réduisant à l’état de proie paralysée dans son cocon …

Et si c’était ce qu’il cherche ? Non, ma fille, éloigne de toi cette idée.

 Quelques minutes s’écoulent et Pierre revient à la charge :

         –  Alors, ne me dis pas que tu n’as pas eu plaisir à le revoir ! Ça se lisait dans tes yeux ! Tu goûtais chaque seconde de ces retrouvailles … et moi, dans tout ça, j’avais l’air de quoi ? Veux-tu que je te dise ? Ton attitude est en-dessous de tout, inacceptable !

Et ce mot, martelé à en faire mal, se veut mettre un point final à toute discussion. Hélène n’y tient plus. Son regard s’obscurcit. Tout son corps se tend, à la limite du tremblement :

         – Mais Pierre, tu n’as pas le droit de dire ça ! Je n’ai pas revu François depuis notre mariage et je n’en ai jamais éprouvé le moindre désir. Si le hasard nous a mis en présence ce soir, tu ne dois pas encore partir dans tes délires !                                                                                                                                                         – Mes délires ! Sois honnête avec toi-même ! Il y a bien longtemps que je n’avais remarqué une telle brillance dans tes yeux. C’est bien simple, tu ne voyais que lui !

         – Bien sûr que j’ai été à la fois surprise et heureuse de le revoir, mais cela fait si longtemps … C’est du passé. Nous avons tous deux fait notre vie et la mienne est avec toi !

         – Ah ! Tu l’avoues. Oui, oui, bien sûr, tu étais ravie. Quels souvenirs ont traversé le temps pour te ramener à cette époque ? Je sais bien que tu n’as jamais oublié ce type, j’en ai la conviction, je le sens.

Hélène ne dit mot. Elle cherche, réfléchit. Pierre est jaloux. De tout, de rien. C’est maladif. Elle en fait régulièrement l’expérience. Mais cette nuit, dans ce véhicule où ne résonne que le bruit de la pluie, elle ne sait plus que faire …

         – Tu ne dis rien ?

Elle ne répond pas.

         – Alors, je t’ai posé une question ?

Elle ne répond pas.

         – Tu vois bien ! J’ai touché juste.

Elle ne répond pas.

Un silence palpable s’installe, si pesant qu’il en devient oppressant. Pour Pierre, qui sent son couple menacé encore et toujours… Pour Hélène, qui ne voit pas d’issue à cette jalousie rampante … Elle est au bord du gouffre, comme aspirée dans une spirale interminable.

J’étais bien, rien de plus. Pourquoi toujours chercher le mal là où il n’est pas. Je voudrais tant que ses sempiternels soupçons cessent. Je suis fatiguée : toujours à faire attention aux faits, aux gestes, à ne pas dire ceci ou cela, à ne plus pouvoir partager avec lui sans que cela tourne au drame, être toujours sur mes gardes.

Horrible jalousie qui s’infiltre, qui enfle jusqu’à dégénérer, un peu comme une plaie s’infecte et suppure.

 Et pourtant, elle l’aime, elle le sait …

Ils viennent de stopper à un feu rouge. Près d’eux, s’est arrêtée une voiture. Les jeunes occupants chantent à tue-tête. Roxanne, la grande caniche blanche du couple – chienne d’Hélène serait plus juste – tirée de sa torpeur, s’est soudain redressée et inonde l’habitacle d’aboiements intempestifs tandis qu’elle s’agite de droite et de gauche sur la banquette arrière.

         – Tais-toi, Roxanne ! rugit Pierre exaspéré. Devant le ton péremptoire de l’homme, l’animal se tait et se couche, la tête entre les pattes, n’osant plus lever vers son maître un regard dépité. Hors d’elle Hélène, ne peut réprimer un cri libérateur :

         – Ça suffit, maintenant Pierre. Tu ne vas pas passer tes nerfs sur la chienne  !

L’ambiance est électrique et soudain, l’étincelle embrase l’air confiné.

         – Qu’ai-je dit encore ? Elle ne te casse pas les oreilles à toujours aboyer pour un oui ou pour un non et je …

         – Ne recommence pas, nous en avons suffisamment discuté !

 Course folle d’un flot de paroles qui inonde le véhicule soudain devenu lieu d’enfermement. L’excitation est à son paroxysme … elle se répand au-delà du permissible. L’air est devenu irrespirable et, pour ne pas être totalement asphyxiée, la femme ouvre largement sa vitre.

         – Prends encore sa défense, continue à m’exaspérer, à lui donner toujours raison. Quoiqu’elle fasse, bien sûr, j’ai tort ! Je suis un crétin qui ne comprend rien, qui ne se rend compte de rien, tout comme pour François ! Ah ! Le beau François ! L’intelligent François ! Il a réussi, lui  !

Le ton monte. Les voix s’enflent en un torrent impétueux que rien ni personne ne peut plus contrôler… Pierre ponctue bruyamment chaque remarque d’un violent coup sur le volant. Les yeux exorbités, il est agité de toutes parts.

         – Mais tu te rends compte de la façon dont tu parles de François ? Il n’a rien de plus que toi ! Ta situation n’a rien à envier à la sienne ! Oh, et puis, j’en ai assez de t’expliquer toujours les mêmes choses ! Tu ne veux pas comprendre, tu n’acceptes rien, tu ne reconnais rien et surtout, arrête de te prendre pour un pauvre type… Tu sais pertinemment que c’est faux. Et tu en joues !

Comme un seul homme, les jeunes d’à côté, attirés par les éclats de voix, détournent la tête et, d’un air goguenard, s’écrient :

         – Alors, pépère, on n’est pas gentil avec la dame  ?

Des rires francs fusent en tous sens et les quolibets pleuvent.  Machinalement, Hélène a tourné le regard vers eux.

         – Eh ! Les gars, elle est mignonne sa nana. Moi, je ne passerais pas mon temps à discuter si vous voyez ce que je veux dire !

Et les sarcasmes de s’amplifier. Roxanne s’est jointe à la troupe, au cas où son avis intéresserait quelqu’un ! Confusion, tout n’est que confusion et cacophonie. Lui, qui se sent agressé, elle, dévastée par la honte et l’envie de disparaître, les autres, donnant libre cours à un défoulement jouissif…

         – Et p’tits crétins ! Ça vous regarde ce qui se passe dans ma voiture ? Mêlez-vous de vos affaires !

Furieux, Pierre entrouvre sa portière… Le feu passe au vert.

         – Démarre, hurle Hélène, vite ! Arrête de les provoquer. Tu vois bien qu’ils ont bu !

Et tandis que crissent les pneus de l’Opel, les traits d’Hélène se crispent, sa bouche se déforme et les larmes jaillissent sans qu’elle puisse contenir l’émotion qui la submerge.

         – Ah ! Tu ne vas pas pleurer à cause de ces idiots ! Ça n’en vaut la la peine !

Hélène, maintenant en proie à de puissants sanglots, regarde droit devant elle. Elle fixe, les yeux révulsés, pareils à ceux d’une démente, les réverbères de l’avenue, se laissant éblouir jusqu’à défaillir, jusqu’à ce que la lumière entre en elle, la transperce et brûle tout ce qui l’entrave …

      Et pourtant elle l’aime, enfin, elle le croit…

Oh ! pourquoi ne soupçonne-t-il pas la vraie raison de ses pleurs ? Comme leurs sensibilités s’opposent … Combien ce qui nourrit l’un détruit l’autre ! Elle devient cette terre lacérée de toutes parts qui se fissure chaque jour davantage sous l’action de secousses répétées.

Ils sont maintenant tout près de la maison. La pluie redouble et les essuie-glaces s’activent à en perdre haleine. Le vent souffle toujours en rafales. Quelques instants s’écoulent, sans qu’un mot ne soit prononcé. Leurs pensées à tous deux s’agitent, se bousculent, font rage. Violentes bourrasques intérieures à l’image du temps, au dehors … À y bien réfléchir, cette voiture qui aurait pu devenir un lieu salvateur où se protéger de ces éclairs déchirant l’obscurité, devient plus dangereuse encore. C’est exactement là, que naît l’œil du cyclone. En proie à une jalousie qui le possède entièrement, Pierre rompt ce lourd silence :

         – Et si j’ai bien compris, il sera muté en septembre, et justement ici ! Comme par hasard ! Il l’a répété au moins deux fois ! C’est clair, il pose des jalons… Vous pourrez alors vous rencontrer. Plus rien ne vous séparera…

         – Oh, pourquoi t’acharnes-tu de la sorte ? Que pourrais-je ajouter pour tuer ces doutes qui nous font tant de mal…

Hélène, la tête dans les mains, est dans une impasse. Une voie sans issue. Une impossibilité à faire marche arrière. L’amour peut-il encore trouver en elle un écho à force de coups, de blessures, d’entailles et de morsures ? La jalousie naît de la peur. Et l’homme est, à cet instant, le jouet désarticulé d’une angoisse terrible. Une crainte incommensurable l’étreint, l’enserre tel un étau, une angoisse l’étouffe … Dans son esprit perturbé, se dessine déjà l’ombre de deux êtres tendrement enlacés. Il entend leurs éclats de rire… Gros plans sur des corps qui se serrent l’un contre l’autre, se caressent, se reconnaissent… On a bien raison de dire que l’imagination est la putain du diable !

Pierre est trop agacé, trop irrité, trop exaspéré. Bien sûr que tout est sa faute, à elle… Bien sûr, il la fait souffrir mais elle l’a cherché… là, encore, sous son nez, il n’y a que quelques minutes, n’a-elle point aguiché ces jeunes au feu rouge ? Si ce n’était le cas, auraient-ils réagi de cette façon ? Il se sent dans son droit, aveuglé par un entêtement égocentrique. Quelque chose qui le ronge – à la manière de Tantale – doit sortir de lui. Il faut exorciser toute cette oppression, cette rancœur, cette amertume profonde, se libérer, se délivrer. C’est sa femme, à lui, à lui seul… Il la garde. Il l’enferme… pour la protéger, jusqu’à l’étouffer, lui coupant les ailes. Pour qu’elle reste. Papillon épinglé que l’on regarde mais qui demeure inaccessible sous sa cloche de verre.

Mais je ne vous laisserai pas faire. Je ne m’effacerai pas. Je ne serai pas comme ces maris complaisants qui acceptent, sans rien dire … Je me dresserai toujours entre vous deux. Je vous pourrirai la vie !

Hélène lui est nécessaire, indispensable, vitale dans ce besoin impérieux qu’il a de tout contrôler, de tout maîtriser. Elle est sa chose, sa possession.

Soudain, un cri jaillit, déchirant la nuit étoilée :

         – Arrête, arrête ! Je ne veux pas en entendre davantage. Je ne supporte plus toutes ces élucubrations.

Un cri déchirant. Un cri de désespoir. Un cri qui glace et suspend la marche du temps.

Pierre s’est garé. Prestement, Hélène saisit son sac à main, ouvre la portière, libère Roxanne qui aboie à tue-tête…

Un regard étrange, noyé de larmes, fixe Pierre. Un regard qu’il ne connaît pas …

Et pourtant, elle l’aime, enfin, elle ne sait plus…

 

Martine Tralieux