Atelier "Presque rien sur presque tout", animé par Marie

Chaque atelier est l’occasion d’aborder un sujet nouveau de l’ordre de l’observation pour une écriture sensible et travaillée. L’animatrice propose une heure d’écriture suivie d’échanges et de réécriture.

A partir de phrases imposées (en italique), Edmond LACOTTE a écrit :

Le crépuscule

Chaque soir l’écailleur d'étoiles se promène sur le front de mer. Il musarde sous les grands arbres en direction du poudroiement magique de la lumière blafarde du couchant. Il aime ce moment magique du crépuscule où le jour s'éteint pour faire place à la nuit. Pourquoi quitter le calme et la douceur d'un foyer pour se confronter à la rigueur des éléments extérieurs ? C'est un instinct qui lui vient de la nuit des temps et rien ne pourrait l'empêcher d'en profiter pleinement. Il se sent tout petit face à l'immensité qui s'offre à son regard. Le rêveur pense à la nuit qui est la mort du jour mais n'est pas éternelle. Il lui tarde de retrouver sa couche pour se plonger dans un sommeil réparateur peuplé de beaux rêves. Avant le chant du coq il faut qu'il soit sur pied car il doit accomplir sa journée de labeur. Quand la nuit s'estompe et que le ciel s'empourpre, la nature sort de sa torpeur. Le jour qui va venir vaut le jour évanoui et rien n'empêchera la vie de reprendre son cours. Pour l'éternité, l’existence ne sera qu'un éternel recommencement et les plus courageux y trouveront leur compte.

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Un rendez-vous manqué raconté à la manière de David Foenkinos dans « Charlotte » a inspiré Anne BRIE avec :

Premier rendez-vous

C’est une fille.

La forme de son ventre.

La même que pour sa fille.

La future maman est ravie.

C’était son désir le plus cher.

Elle a deux sœurs.

Peut-être que c’est pour ça.

Elle sait mieux faire avec les filles.

Et puis on peut leur faire de jolies robes.

Les coiffer de mille façons.

Elle l’appellera Rose.

Le prénom de sa grand-mère.

C’est doux ce prénom.

Il sent le miel et le lilas.

Il sent la douceur du printemps.

Les draps blancs qui claquent au vent.

Le grand jour arrive.

La sage-femme prépare les linges, tout le monde s ‘active pendant que le travail fait son œuvre.

Bébé arrive.

Un garçon.

Vous êtes sûre ?

Réunies autour d’elle, les femmes rient.

Comment va-t-il s ‘appeler ce beau poupon ?

Elle ne peut dire.

Ni montrer.

Qui comprendrait ?

C’est au-delà des mots.

Bonheur ébréché.

Fêlure indicible.

Elle serre les dents.

Les larmes affluent.

Elle pleure tandis qu’accroché à son sein, l’enfant tire sa première tétée.

Personne ne sait que ce sont des larmes de dépit, pas même son mari qui vient d’entrer dans la chambre conjugale.

Lui est tout à sa joie, un fils.

Le nom ne se perdra pas.

Elle balbutie : Camille, il s’appellera Camille.

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Puis, un travail sur les couleurs s’est mis en route. Chacun a choisi la sienne. 

 

Cathy RIVET parle du marron

Dimanche d’automne

En ce dimanche de fin Novembre, le ciel pose sa chape bistrée sur la campagne avoisinante. L’automne bien avancé a perdu sa flamboyance. Les dernières feuilles racornies donnent aux arbres des airs de mendiants en loques, et celles tombées étalent leur linceul bronze. Rien pour éclairer ce tableau de cuir vieilli, ni la voûte céleste terreuse ni mes pensées rembrunies.

Que reste-t-il des couchers de soleil qui nous régalent de leur éclat mordoré ?

J’ai envie de chocolat chaud aux creux de tes bras, de châtaignes grillées à la flambée de la cheminée, des caramels fondant de mon enfance, de mes doigts dans le châtain soyeux de ta chevelure, de tes baisers au parfum de noisettes fraiches. Enfin, j’aimerais me perdre dans le sous-bois mystérieux de ton regard et fondre sur ta peau café au lait.

Être deux les dimanches d’hiver obscurs, à feuilleter les photos en sépia d’anciens albums de notre jeunesse, dont certains clichés virent à l’auburn. Souvenirs brunis par l’absence des aînés et par un passé que l’on souhaiterait encore présent.

Un bol fumant d’un velouté de potimarron, une tranche de pain d’épices, et nous deux, juste nous deux, blottis.

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Françoise BRETENOUX évoque la couleur blanche

LA RIEUSE

La mouette est un éclat de rire habillé de blanc. Blanche sa robe de mariée. Si longtemps déjà. Blanc le satin de sa gorge, le creux de ses reins. Son rire dans l'amour. Une autre vie.

Le cri aigu cascade dans l'air iodé, plonge dans le roulis des vagues sombres.

La brise sur la peau de l'homme joue la tendresse. Caresse de ses mains, ailes légères sur son corps. Frissons.

Fermer les yeux. Ne plus penser. Des points de lumières dansent sous ses paupières et meurent. Pour qui volent aujourd'hui les paillettes de ses yeux ? Des lueurs éphémères passent depuis la nuit des temps.

Rire de la mouette blanche, rire de l'aimée, envolée.

L'océan roule sa solitude amère, encore et toujours. L'oiseau blanc sur la grève, lance son cri strident. La mouette, au loin, se rit bien des chagrins.

Atelier "Un jour une émotion", animé par Marie

Chaque atelier durant la saison 2019/2020 est l’occasion d’aborder une émotion (de façon ludique, romanesque ou poétique). Émotions imposées par l’animatrice qui impose en outre une contrainte. Ainsi, de septembre à janvier avons-nous abordé :  LA COLÈRE, LA PEUR, LA NOSTALGIE, L’ANXIÉTÉ, LA JOIE.

 

LA PEUR : Après avoir fait une liste des synonymes de « Peur », lister ce qui vous fait peur et donnez cette liste à votre voisin. Puis, écrire une histoire dans laquelle la peur sera bien présente mais en ne la nommant qu’une fois, seulement la montrer ou la faire sentir. Une contrainte tirée au hasard : « mettre en présence, un chauffeur de taxi, une passagère et une pièce de 2 euros ».

Monique LACOTTE nous offre une histoire drôle :

Folle équipée

Trente ans que Paul est chauffeur de taxi, c'est dire s'il a connu des situations parfois plus ou moins invraisemblables. Mais celle-ci a bien été la pire. D'y penser lui donne encore la chair de poule.

Arrêt au passage piétonnier place du marché. La portière arrière de son véhicule s'ouvre brusquement. Une femme se jette sur le siège et referme d'un claquement sec. Paul est plutôt surpris.

-  Madame je ne suis pas libre, je dois prendre des clients à la gare.

-  Tais-toi et démarre. Et vite.

-  Mais puisque je vous dis ...

-  T'as pas entendu, ou tu veux que je te flingue ?

Paul sent contre sa hanche la pression d'un objet dur. Pris d’effroi il sert de toutes ses forces ses mains sur le volant afin d'en masquer le tremblement.

-  Dites-moi au moins où vous voulez que je vous conduise.

-  Ça te regarde pas. Pose pas de questions, ça me fout en boule.

Paul est épouvanté, dans sa poitrine son cœur cogne. Il aperçoit dans le rétroviseur le visage de celle qui le menace : une vingtaine d'années, les cheveux ébouriffés et un regard où passent des lueurs démentielles. Elle se mord les joues et d'un revers de main essuie le sang de sa bouche. Son doigt n'a pas quitté la détente.

-  Allez, fais bondir ton tombereau, mets la gomme qu'on s'arrache de là.

Appuyé contre le dossier de son siège, Paul sent la sueur couler le long de son dos, ses genoux s'entrechoquent. Comment va-t-il s'en sortir. Qui est-elle ?  Une schizophrène en cavale ? La peur le paralyse. De longues minutes s'écoulent. Elle semble s'être retirée dans un monde connu d'elle seule. Paul respire profondément ce calme relatif, quand soudain donnant de violents coups de pied dans le siège, la voix tremblant de rage elle lâche : sale petite pute qu' il me disait …  je lui ai fracassé le crâne avec le balai brosse… étendu raide sur le carreau.

Un rire démoniaque secoue tout son corps, ses mâchoires tremblent.

-  Il est mort ? Ne peut s'empêcher de questionner Paul, des nausées lui montant à la gorge.

Le rire devient un long gémissement, presque un sanglot.

-  Je l'ai raté.

Puis faisant sauter l'arme dans sa main, la passagère déclare : cette fois je lui fais la peau, je vais le tirer comme un  « lapin de garenne » .

Paul manque d'air, pâle, le nez pincé, il va faire un malaise. Il baisse la vitre. Elle bondit.

-  Espèce de crapule !  Tu veux me faire repérer ?  T'aurais pas dû, par ta faute dans moins d'une heure je vais avoir tous les flics aux fesses.

Paul ne peut s'empêcher de bégayer :

-  Mais pourquoi ?

-  Parce- que je te descends. Pan ! Pan !  Ça va tacher ton pull-over.

Paul donne un violent coup de volant à droite et mord le trottoir. Un bruit, un choc, l'enjoliveur  s'envole. La voiture s'immobilise.

-  Je peux descendre voir ?  Demande Paul la gorge nouée.

Pas de réponse. Il regarde dans le rétroviseur de son taxi.

Ne reste sur le siège que le pistolet oublié, une arme factice achetée deux euros au rayon jouets d'un hypermarché.

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L’ANXIÉTÉ :

A partir de l’image ci-dessus, en utilisant la notion de degré et de crescendo pour aller du plus simple au plus complexe, Sylvain BEAUJEAN propose un texte à propos de l’anxiété :

Suspendue

Un mètre. Des kilomètres. Un océan. Une éternité. Un vent de face qui me ralentit. Ennemi naturel à mon empressement. À croire que même la nature s’en mêle. Comme si elle avait son mot à dire. Et si elle voulait m’empêcher d’arriver à temps. Je sue. Dégouline de partout. Ma chemise colle. Je ne devrais pas être sur ce vélo. A pédaler comme un forcené. À vouloir rattraper les minutes à comprendre qu’il est peut-être déjà trop tard.

Cet appel. Ce SMS. Ce SOS a semé le doute dans mon esprit, au travail. Mes neurones chahutaient. Je tergiversais. Je n’arrivais plus à me concentrer. Préoccupé. Elle n’avait pas pu faire cela. J’angoissais. Aucune réponse à mes messages. Plus le choix. Il fallait que j’y aille. Pour me rassurer. Pour espérer. Que j’étais en train de me tromper. J’ai quitté mon poste sous le regard inquiet de mes collègues. Sans explication. Mes gestes. Mon visage. Mon silence. Leur donnaient des réponses. Dehors, j’ai marché. Pour respirer. Puis j’ai couru. Quand j’ai compris. Pour finir, j’ai volé un vélo.

La distance se réduit. Ma vitesse aussi. Effort inhabituel d’un sédentaire professionnel. Surmenage physique. Plus de souffle. Le palpitant est dans le rouge. En train d’exploser. Le chemin me semble interminable. Et pourtant. Je crains le pire. Et si… ? Je dois me presser.  Pour la sauver. La prendre dans mes bras. Pour la bénir. D’être encore en vie. Les larmes montent. Je ne suis pas un super-héros. Rien vu venir. Qu’un égoïste probablement. Grimaces. De douleurs. Mes cuisses me font mal. Me brûlent. Des images défilent dans ma tête. D’horreur. De sang. De peine. De ne pas être auprès d’elle à cet instant.

Je la vois enfin. Elle se dessine au loin. Un bout de cheminée. La toiture. La façade. Les fenêtres. L’entrée. Personne. Pas de vie. Calme absolu. Atmosphère d’une mort qui rôde. Sprint final. Accélération. Encore un virage. Le portail m’ouvre grand ses bras. Derniers coups de pédales. Mes muscles se tétanisent. Dans l’allée, je saute du vélo sans prendre le temps de freiner. Perte d’équilibre. Mon pantalon accroche la chaîne. Je m’étale de tout mon long dans un bruit de métal résonnant sur des graviers qui embrassent mes genoux avec ardeur. Atroces sensations de déchirement dans ma chair. Je me relève. Claudiquant. Jusqu’à la porte. Fermée. Je frappe. Tape de toutes mes forces. Je crie. Hurle. Son prénom. Coraline. Réponds. Ouvre-moi.

S’il te plaît…

Je n’ai plus de voix. L’oxygène ne passe plus. Mon cœur s’arrête. En l’apercevant à travers la fenêtre du salon. Inerte. Suspendue. Je me suis figé quelques secondes. Par cette vision. Cette abomination. Je me baisse. Attrape le premier objet qui me passe sous la main. Et cogne. Sur cette vitre. Cet obstacle. Entre la vie et la mort. Une fois. Deux fois. Mon désespoir l’a fait voler en éclat. Je passe une jambe. La seconde est stoppée dans son élan. La précipitation a eu raison de mon visage. Un morceau de verre m’entaille la peau avec l’aisance d’un scalpel sur plusieurs centimètres.  Dents serrés et chemise tachée de sang, je me sors comme je peux de cette opération. Elle n’est plus qu’à quelques centimètres de moi. Blanche. Livide. Ma main droite l’attrape et la soulève. De l’autre, je défais le nœud autour de son cou. Je la pose. Délicatement au sol. Relève sa tête. Colle mes lèvres à sa bouche. La remplis d’air. Et d’amour. J’appuie sur son thorax. Je recommence. Autant de fois qu’il le faudra. J’appelle au secours. Personne. Mes dernières paroles lui demandent de revenir. Si tu m’entends encore… S’il te plaît.

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LA NOSTALGIE

Après avoir défini la nostalgie, il est demandé à chacun de parler d’une ville qu’il aimerait revoir, à la manière d’Albert Camus quand il parle de Sienne. Le récit devra commencer par : Je voudrais retourner à… », se terminer par : « Je voudrais qu’il me soit donné de revenir à… » tout en insérant dans le texte : « Mais surtout, surtout… ». C’est ainsi que Josette VALETTE parle d’Uzès.

Ombre et lumière

Je voudrais retourner à Uzès, cette petite ville sur une colline, penchée au-dessus de son rempart. Elle a surgi dans le feu d’un après-midi, comme un petit miracle. Chaleur des vieilles pierres et des places pavées, entourées de maisons anciennes.

Fraîcheur sous les platanes d’un boulevard de ceinture. Les inévitables vieux y papotent interminablement sur leur banc. L’ombre des feuilles leur offre un parasol troué de lumière. Ombre et soleil. Au débouché d’une ruelle voici la place aux herbes entourée de maisons à arcades qui devaient jadis abriter des échoppes d’artisans. De tous les étals essaimés sur la place, monte une odeur de fruits d’été et de légumes mûris au soleil, de terre mouillée, de toile de jute, dominée au fil des pas par celle des plantes aromatiques. La fontaine centrale clapote à petit bruit. Sa vasque donne asile à des pigeons. Un jeune couple s’y adosse, musiciens un peu bohèmes. Elle chante, lui gratte sa guitare. Ce qu’ils jouent importe peu. Je n’en ai pas gardé le souvenir mais, le moment est magique et j’aimerais le voir revivre.

Mais surtout, surtout je voudrais retrouver cette autre ruelle aux pavés neufs et aux murs joliment rénovés qui va droit au rempart. Passant devant une boutique d’un autre âge, mes narines captent ce qui est ma ‘Madeleine’ à moi et qui vaut bien celle de Proust : la vraie odeur de la viande crue, du gros papier brun qui l’enveloppait et de la sciure de bois jetée sur le sol. Enfance en quelques secondes ressuscitée. On suit la bande de pavés qui nous conduit devant les hauts murs du château des ducs d’Uzès. La grande porte est fermée mais, en levant les yeux on aperçoit des toits de tuiles aux écailles vernissées et colorées au-dessus desquelles flotte l’étendard aux armes de la ville. Chemin faisant, nous voici devant la cathédrale. Son bizarre clocher cylindrique est appelé ici la tour Fenestrelle. Une allée d’arbres abrite son chevet. La ruelle nous a menés tout droit aux remparts. Je m’y accoude. Le regard s’étend très loin. L’horizon un peu brumeux laisse deviner de douces collines. En me penchant, je reçois l’offrande d’un jardin planté de jeunes oliviers. Leurs têtes rondes disposées en damier grésillent au soleil de leurs milliers de feuilles-miroir. C’est presque la Toscane.

Je voudrais qu’il me soit donné un jour de revenir à Uzès pour y retrouver l’harmonie entre le feu et sa lumière, l’ombre de ses platanes et l’eau de ses fontaines.

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LA JOIE :

La proposition d’une courte histoire encadrée comportant un incipit et un excipit (en italique) sert de contrainte à chaque écrivant. Christiane FILIATRAULT propose:

La belle journée

Il nous faut mener double vie, la joie avec la peine, le rire avec les ombres. Je ne sais plus où j'ai lu cette phrase mais c'est la première qui me vient à l'esprit quand j'ouvre les yeux ce matin. Mener double vie, il n'y a pas meilleure formule pour définir mon quotidien. Toujours entre deux... Toujours entre eux deux. Quant à la joie mêlée de peine et aux ombres qui ternissent mes rires je ne les connais que trop bien. Mais aujourd'hui je ne serai que joyeuse, légère, envolée, lumineuse parce que c'est aujourd'hui qu'il vient me chercher. Je me lève, ouvre les volets. Le temps est gris mais rien n’altérera mon humeur, c'est décidé. D'une secousse de couette mon lit est fait. Je pose mon sac dessus. Tee-shirts, shorts, sous-vêtements. Je jaillis de ma chambre sur une chanson de feu de camp, trois pas de country, ''air guitar'' dans le couloir. Un saut dans la salle-de-bain. Débarbouillage de chat. Je remplis ma trousse de toilette, ajoute un savon à la violette que je respire à plein nez. Une goutte de parfum derrière chaque oreille, ce n'est pas le mien mais elle ne dira rien. Elle est déjà en bas. Je sens la délicieuse odeur des toasts et les effluves de café. Vêtements enfilés en vitesse sur une nouvelle mélodie plus rock. Je tire la fermeture éclair de mon bagage et me propulse dans l'escalier. Je scande les rimes en sautillant de marche en marche. Mon cœur bat au même rythme de folle gaîté. Le jour est enfin arrivé ! C'est maintenant ! À midi ! Je n'ai pas très bien dormi cette nuit. Trop énervée. Mais la fatigue ne peut se frayer un chemin dans mon plaisir. Devant ma tasse je ne sais plus si j'ai faim ou pas. Je vais manger pour tuer un peu de ce temps qu'il me reste à attendre mais mon estomac est déjà plein de sa future présence. Je l'attends fiévreusement. Elle, elle ne m'a pas dit un mot de plus que ''Bonjour''. Je sais qu'elle a de la peine mais cela non plus ne doit pas m'atteindre, pas aujourd'hui. Pour ne plus la voir, j'enfile mes sandales, prends le chien et claironne : ''Je vais faire un tour''. Pas de réponse. Dans la rue quelques flaques des averses de la nuit, je les saute, loupe parfois mon coup, me trempe les pieds, éclate de rire. Nous gambadons dans les allées du parc. Je cueille un bouquet de marguerites pour lui, comme quand j'avais cinq ans. En grande discussion avec mon setter, je lui raconte tout ce que j'ai prévu de faire pendant ces deux semaines. Et j'imagine les imprévus aussi, les bons, les moins bons mais qui seront tous source de rire et d'échanges. Partage de tant de paroles à se dire, tant d'anecdotes à se raconter, tant de temps à rattraper. La cloche de l'église me chante qu'il est onze heures et demi. Nous courons jusqu'à la maison qui n'est qu'à dix minutes. Dans l'entrée je contemple ma montre pendant soixante longues secondes qui paraissent durer une heure. Comment vais-je pouvoir attendre encore un quart d'heure ? Les papillons ont envahi mon ventre. Mes intestins gargouillent d'impatience. Je réalise que, tel un cheval, je piaffe sur place fredonnant un air d'infanterie. Midi moins cinq. Je me poste derrière la fenêtre du salon croisant et décroisant mes doigts. Sur le canapé elle fume en silence. Je ne sens même pas l'odeur du tabac. Tout mon corps est accroché à mes yeux qui scrutent la rue. La voiture rouge se gare devant chez nous. Je me rue sur la porte. Il n'a pas le temps d'appuyer sur la sonnette. J'ouvre à toute volée. Me jette dans ses bras. ''Papa !''. Il me reçoit avec son grand rire adoré. ''Mon Ambroisine !''. Je ne peux m'empêcher de lui poser la question : ''Alors tu m'emmènes où pour les vacances ?''. Je sais que, comme toujours, il va répondre : ''Surprise''. Mais j'aime ça. Ma méthode c'est : on verra bien !

Atelier "Les baroudeurs", animé par Martine

Dialogue entre deux artistes, l’une poète : Jeanne Bénameur, l’autre plasticien : Rémi Pollock.

La consigne est de choisir une photo et produire un texte en suivant le schéma du récit « Le passage », en en respectant le rythme et la forme.

Anne BRIE a choisi « vie de chaises » d’après une photo de Julien Bénaiteau, à la manière de Jeanne Bénameur. L’auteure a intitulé son texte :

REFUGE

Curieux et heureux destin que le mien

Chaise d’école je suis née

Mes pieds battus par mille souliers

Aujourd’hui, seule dans ce parc

J’oublie mon infortune passée

Me voilà devenue refuge et réconfort pour le promeneur

Havre de paix et de repos

J’accueille le rêveur

Solitaire

Patient

Qui se noie au soleil couchant

Je suis le siège d’amours clandestines

J’écoute en secret les serments, les toujours

J’absorbe les soupirs des corps enlacés

Rien ne saurait me faire faillir

Fermement

Je résiste à ces déferlements de tendresse

Jusqu’au départ des amants.

Demain, j’écouterai de nouvelles confidences.

Atelier "Trois fois trois", animé par Martine

Le défi de la saison proposé par Martine est de faire écrire un CONTE en trois rencontres avec pour consignes :

  • Construire le conte en respectant la morphologie des contes merveilleux
  • Créer une « formulette » qui jalonne le texte pour permettre au conteur de scander son récit
  • Ecrire une invitation à l’écoute et une fin propice au retour à la réalité
  • Enfin, choisir de parler d’un thème actuel.

 

Dans cet esprit, Chantal COUSSIÈRES propose :

LE GARCON QUI NE MANGEAIT QUE DES NOUILLES

    Hé ! les enfants où allez-vous par cette chaleur ? Venez donc ici, approchez-vous, installez-vous à l’ombre de mon feuillage argenté tout contre mon tronc noueux. Chut ! écoutez le souffle bavard du mistral et ce qu’il veut vous dire…

Il était une fois un pays inondé d’un soleil ardent comme aujourd’hui. Le ciel bleu opaline tendait sa toile au-dessus d’un paisible petit village construit à fleur de coteaux. Autour, la garrigue touffue était percée d’oliveraies centenaires. Luigi, un garçon rondelet d’environ votre âge, y vivait avec sa maman, Julia, la meilleure cuisinière de pâtes fraiches alentour. Chaque jour elle confectionnait le plat favori de son fils avec tendresse.

Il était connu de tous dans le village, des écoliers comme des anciens, sous le surnom de Ghetti qui lui collait à la peau. Vous voulez savoir pourquoi ? Alors attendez la suite….

Dès ses quatre ans Ghetti ne voulait manger que des pâtes, pas de légumes, pas de viandes, pas de fruits pas de laitage non, seulement des pâtes. Il les aimait sous n’importe quelle forme, des Farfalle aux Conchighie en passant par les tagliatelles mais son plat préféré restait les Spaghetti. De sa bouche gourmande et arrondie il maintenait les longs vermicelles filiformes qu’il aspirait d’un seul coup en se tournant les oreilles comme une clé au ressort magique. Son visage reflétait sa joie, son espièglerie faisait plaisir à voir surtout à sa maman. Vous faites ça vous aussi avec les Spaghetti ?

Quand Julia lui demandait avec son bel accent italien :

- Mon chérrri, qu’est-ce que tu veux manger ? Sa réponse était toujours la même. Il répondait en écorchant ce mot imprononçable pour lui.

- Mama, si, des guettis !!  D’où ce sobriquet ! En grandissant il ajoutait : Al dente ! Grazie Mama.

Consciente du manque occasionné par cette dépendance, Julia avait maintes fois essayé d’élargir son alimentation en intégrant des légumes, sans succès.

 Dès que Ghetti regardait son assiette il devenait tout pâle. Ses yeux envoyaient à Julia des signaux de détresse. Lèvres pincées, il hoquetait de dégoût face aux carottes ou haricots verts mijotés devant lui. Sa pauvre Mama dépitée ne savait plus que faire et implorait de ses deux bras tendus, un ciel résolument sourd à sa prière. La peur de voir son fils malade ou anorexique la tourmentait mais elle redoutait plus encore la tristesse qui s’installait chez lui en même temps qu’un surpoids flagrant. L’heure des repas devenait un conflit. Il se confiait peu à sa mère, ne parlait pas de l’école, ne semblait pas avoir de copains. Il finissait par quitter la table pour se réfugier dehors. On le voyait traverser très tristement la rue principale, tête basse, épaules voûtées. Sur son passage on l’interpellait mais il ne répondait pas.

- Hé ! Ghetti ! Al dente tes pâtes aujourd’hui ?? Elles étaient bien bonnes ? T’es parti chercher l’arbre à nouilles par-là ? Cours un peu tu vas maigrir ! Ghetti al dente !

On se faisait des messes basses, des petits rires s’élevaient sur son passage ou bien on rigolait ouvertement en se tenant les côtes sans se soucier de son désarroi.

-  Il faudrait peut-être en manger un peu moins ! Tu vas rouler bouboule ! Ghetti al dente !

 Il ne disait rien, gardait ses larmes au bord des yeux, avalait sa salive et hâtait le pas vers une nature moins hostile. Obsédé, la tête martelée de « Ghetti al dente !» il se réveillait la nuit en criant.

A l’école, il n’était pas épargné. Ses rondeurs le gênaient pour courir. Ses joues pleines attisaient les moqueries. On le bousculait, l’intimidait lui donnait un coup de pied par-ci une pincette par-là, lui volait ses affaires. Incapable de se défendre, il restait dans la cour de récréation à l’écart des autres, seul, la peur au ventre.

Un jour, l’escalade de la violence franchit un pas de plus. Encerclé par plusieurs élèves à la sortie de l’école scandant « Guetti al dente !» une avalanche de coups brutaux et de menaces virulentes s’abattit sur lui le laissant à terre, plein d’ecchymoses, anéanti, le moral au plus bas. C’en fut trop.

Il se releva difficilement, ses pas le menèrent naturellement vers l’oliveraie.

Comme vous, il vint là s’asseoir à mes pieds, moi le plus vieil olivier, celui à l’écorce ridée pour chercher le réconfort, la paix. En le voyant si démuni j’ai eu envie de l’aider. Je savais qu’il était un gentil garçon.

- « Pssitt. Tu pleures. Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? Pourquoi ce gros chagrin ? Dis-moi !

Il leva la tête, surpris, vers ma chevelure ornée d’olives vertes.

- Qui me parle ? C’est toi vieil olivier ?

- Oui, je suis un vieux sage avec ce pouvoir. Je t’ai observé. Tu viens souvent te réfugier sous mon feuillage en pleurant.

- Je ne peux pas l’expliquer mais je me sens bien ici. Tu sais, quand j’entoure mes bras autour de toi tu me donnes ta force, je me sens mieux, bercé par le chant des cigales.

- Sais-tu qu’on m’appelle l’arbre de paix, symbole de force et de victoire ?

- J’ai bien besoin de ta sagesse et de ta force, je ne sais quoi faire pour m’en sortir. Regarde ce qu’on m’a fait aujourd’hui ! Je me sens mal, trop gros, trop bête si triste depuis le départ de mon Papa. J’ai peur d’avoir un empoisonnement alimentaire comme lui et d’en mourir, je ne peux manger que des nouilles, rien d’autres ne passe. Je sais que Mama ça la tracasse. Maintenant je suis gros et tout le monde se moque de moi au village et à l’école… Je ne veux plus y aller, c’est peut-être la solution.

- Tu as parlé à ta Mama de tes craintes ?

- Non, je n’ose pas, elle va avoir honte de moi.

- Hum ! tu te trompes, elle t’aime, tu dois lui dire.

- Oh ! Mais j’ai trop peur !

- Alors, voilà ! J’ai une proposition à te faire. D’abord promets-moi d’en parler à Julia. Ensuite, grâce à mes pouvoirs, je vais t’offrir une recette magique. Tu vas mettre dans ta poche une de mes filles. La plus grosse et la plus verte. Ne laisse plus personne t’agresser, se moquer, te faire du mal. Si ça arrive serre dans ta main la reine des olives en prononçant cette formule magique « Olivettes au travail ».

Tu verras une seule volée d’olives vertes descendre en escadron foncer en rangs serrés sur tes harceleurs. Ces attaques vont les faire réfléchir, j’en suis sûr. Maintenant rentre vite chez toi, Luigi, retourne auprès de ta Mama

Il n’a pas eu à attendre longtemps pour mettre en application sa botte secrète. Ses agresseurs se retrouvèrent pleins de bosses et de « bleus ». Bien vite plus personne n’osa l’importuner. Il traversait la rue de son village bien droit, souriant en gratifiant d’un « bonjour » les uns et les autres. Les escadrilles d’olives vertes devinrent plus rares et peu à peu il apprécia la saveur des légumes. En retrouvant un corps aminci il retrouva son âme et sa confiance en soi. Julia très fière de la transformation de son fils, lui fit toujours des nouilles mais pas que…

 Adieu Ghetti, il redevint Luigi pour toujours.

Régulièrement Julia et Luigi rendent visite au vieux sage pour le remercier de son aide précieuse. Assis tous les deux au pied de son tronc noueux ils ne se lassent pas d’écouter le souffle léger du mistral jouer dans la chevelure du vieil olivier.

Chantal Coussières

 

et un anonyme propose :  Le voyage de Moussa