Histoire sans fin, par Agnès Epardeau

1er juin 2000 – 16 h

Cap Cod, Massachusetts. Le Mondrian, voilier de sept mètres s’éloigne du port. A son bord, la petite fille et son père. Une fois au large, elle sort un objet de son sac : une bouteille. Elle la regarde une dernière fois, puis la lance de toutes ses forces, le plus loin possible dans les vagues. Un peu plus tard dans la soirée, le voilier rentre au port, la petite fille descend à terre, son père lui tient la main et lui dit :

  • Alors Margot, ça y est, tu es contente, tu as tenu ta promesse !

Du haut de ses dix ans, Margot lui adresse un large sourire et l’embrasse en guise de remerciements.

20 juillet 2020 – 10 h

Royan, Charente Maritime, le téléphone de Jules vibre dans sa poche, il décroche, une voix grave demande :  

  • Allo, vous êtes bien Jules Poisson, au 79 avenue des Tilleuls à Royan ?
  • Oui, c’est bien moi.
  • J’ai trouvé quelque chose qui vous est destiné, continue la voix inconnue.

Jules, assis dans la cuisine, devant sa tasse de café écoute avec attention son interlocuteur. L’homme lui dit avoir trouvé sur la plage de Biarritz, dans le creux d’un rocher, une bouteille contenant un message. Il lui précise que c’est un dessin d’enfant, daté du 1er juin 2000 et signé d’une certaine Margot. Au dos du dessin, ajoute-t-il, une main enfantine a écrit : « merci de remettre ce message à Jules Poisson, rue des Tilleuls à Royan ». Complètement abasourdi par ce qu’il entend, épaules affaissées, bras ballants le long de la chaise, Jules entrouvre la bouche, les yeux écarquillés, comme sidéré.

Vingt ans déjà, nous avions dix ans et nous étions inséparables.

Jules revoit très bien Margot, une petite fille blonde, mignonne, avec une frange lui cachant les yeux et le visage plein de taches de rousseur. Lui était son contraire avec ses cheveux très bruns et sa peau mate.

Il garde en mémoire ce jour où elle lui annonce sans aucun ménagement, qu’elle part avec ses parents, en Amérique, de l’autre côté de l’océan. Ils sont sur la plage, elle montre l’horizon de son doigt en disant : « tu vois Jules, c’est là-bas que je vais habiter ».

Au début, il ne sait pas que cette séparation sera définitive, c’est un peu plus tard qu’il comprend qu’elle ne reviendra pas.

En attendant le départ, Margot oscille entre l’excitation de partir et la tristesse de quitter son ami. Elle ne sait pas quoi faire pour lui faire plaisir et un jour elle trouve.

  • J’ai une idée, lui dit-elle, dès que j’arrive là-bas je t’envoie une bouteille à la mer. J’écris un message, je le mets dans une bouteille, je mets ton nom et ton adresse et je la jette dans l’eau. C’est promis ! et toi promets-moi que dès que tu la reçois tu me le dis.

Jules promet.

Il repense à tout ça dans la voiture qui le conduit à Biarritz. Car bien sûr il est parti !

Pour Jules, cette bouteille a traversé l’océan sur quatre mille kilomètres pendant vingt ans, il ne va quand même pas rechigner à en faire quatre cents pour aller la chercher !

Certes ce n’est plus un gamin, mais le petit garçon de dix ans sommeille toujours au fond de lui, tout excité par cette aventure hors du commun. Alors ce ne sont pas six heures de route qui vont lui faire peur. Et puis il a promis de répondre à Margot. Il tiendra sa promesse et pour ça il veut voir de ses yeux ce message venu de si loin.

Le dessin est là devant lui, il le regarde avec nostalgie. Il représente un bateau à voile avec deux personnages, le plus petit tient une bouteille dans sa main. Sur la coque du bateau on peut lire un nom, Le Mondrian et sous le dessin une phrase : « coucou Jules, c’est moi sur le dessin, réponds-moi vite quand tu le reçois.

Jules ne peut s’empêcher de rire quand il pense que Margot a maintenant trente ans, comme lui !

En rentrant chez lui, il est bien décidé à lui répondre, ça va être sympa d’avoir de ses nouvelles depuis tout ce temps. Debout dans le salon, il se souvient des retours de l’école avec sa copine, souvent ils s’arrêtaient pour gouter dans ce même salon, avenue des tilleuls, chez ses parents à l’époque. Mais où la contacter ? Il n’a plus de nouvelles depuis bien longtemps. Heureusement Google et Facebook sont là pour l’aider dans ses recherches. Il passe sa soirée à jouer les détectives mais deux heures plus tard il n’a toujours rien trouvé, aucune trace de Margot Vigne sur la toile. RIEN.

Il finit par lancer une alerte aux internautes du monde entier sur Facebook avec ce message : « à la recherche de Margot Vigne, née en 1990 à Royan, France. Merci de donner toute info la concernant à Jules Poisson » puis il mentionne son adresse, son numéro de mobile et son mail.

Les jours passent sans un appel, sans un mail.

Et puis un matin à dix heures le téléphone de Jules vibre dans sa poche, il décroche, une voix grave demande :  

  • Allo, vous êtes bien Jules Poisson au 79 avenue des Tilleuls à Royan
  • Oui, c’est bien moi

L’homme dit qu’il est français, qu’il vit à Cap Cod, qu’il a très bien connu la famille Vigne et la petite Margot. En 2010, il y a juste dix ans, Margot est partie en mer sur un voilier avec des amis. Elle n’est jamais revenue au port, le voilier n’a jamais été retrouvé, ni aucun des passagers d’ailleurs.

Encore sous le choc de cette terrible nouvelle, Jules remercie avec dans sa voix la douleur de quelqu’un que l’on roulerait dans les ronces. Voilà c’est terminé, tu ne sauras donc jamais que ta bouteille est bien arrivée et que j’avais hâte de te le dire. Désemparé, Jules fixe son téléphone d’un air perdu, il voudrait n’avoir jamais décroché, être encore dans l’espoir de retrouver son amie mais c’est trop tard maintenant.

Quelques jours plus tard, Jules s’est levé tôt, il veut prendre la mer avant les navettes de touristes. Il descend au port, prépare son bateau et s’éloigne au moteur en direction du large. Déjà les lumières de la ville disparaissent au loin, vingt minutes plus tard il jette l’ancre, descend sur le banc de sable et marche encore un bon quart d’heure. Ça y est, il est arrivé à destination, au pied du phare de Cordouan. Il prend la bouteille dans son sac, vérifie sa fermeture, à l’intérieur il a mis le dessin de Margot, qu’il accompagne d’un mot : « merci de remettre cette bouteille à Margot Vigne, Le Mondrian, océan Atlantique ». Sur le dessin, il a écrit : réponds-moi vite et c’est signé ton ami Jules.

Puis il la lance de toutes ses forces, le plus loin possible dans les vagues.

Agnès Epardeau