Gourm’hantise, par Martine Ferachou

– La boulangerie, elle fait l’angle de la rue Dumas et du faubourg Gaillard, juste à côté de la grand place. Très passager comme coin… Stationnement facile… Chiffre d’affaire à la hauteur de sa réputation : excellent ! Y a longtemps que l’idée me turlupinait… Mais, jusque là, j’avais pas opéré dans ma ville ! Principe de précaution, tu vois !
Mais l’Gégé (Gégé, c’est mon beau-frère), i’ m’a dit, un soir :
– P…, mec, tu t’ vantes, tu t’ vantes, mais si t’es si fort, qu’est-ce t’attends pour te faire la Boulang’ ? T’es pas cap ? Hein ?
J’étais le roi des petits casses en banlieue, du vol à la tire. Je trafiquais un peu les bagnoles avec les Ruscofs. Les Potes m’appellent « Bricolo », pour te dire ! Mais j’men sortais pas si mal. En dix ans, j’n’ai fait que vingt-quatre heures de garde à vue. Et je planque, en lieu sûr, un joli p’tit magot. Rigole pas, mec, mais j’m verrai bien, un jour, patron d’une grande boulangerie. J’engagerais un vrai pro de la baguette et du croissant… P’t’être même que j’embaucherais sa gazelle, s’il en a une souriante, avec de belles formes là où il faut, pour la vente. La clientèle, elle aime être servie par quelqu’un d’appétissant, tu vois ? Enfin, je crois…
Moi, j’aurais qu’à m’occuper du pognon, vérifier que rien ne cloche… J’s’rais le patron, quoi !
Et j’me promènerais dans la boutique et dans le fournil. J’ m’en mettrais plein les narines de ces odeurs merveilleuses de pain chaud et de viennoiseries croustillantes. Ce s’rait mon petit bonheur à moi ! Et j’en mangerais… à m’en faire péter le ventre ! Qu’est-ce tu veux, j’suis gourmand, c’est comme ça ! Ma mère, déjà, quand j’étais p’tit, elle m’ disait toujours : « Marcel, ta gourmandise te perdra ! »
Elle avait raison, ma mère, ouais ! Si elle me voit, d’là haut, elle doit bien se marrer !
Eh, René, tu m’écoutes ou tu dors ?
– …
– Alors, je lui ai répondu, à mon beauf : « pas cap… On parie ? » J’suis comme ça,
moi ! Faut pas m’provoquer !
– …
– Et voilà… Franchement, comme de la bleusaille, j’me suis fait avoir…
J’me suis pointé à la boulange sur le coup des vingt heures, juste avant la fermeture. A cett’heure, la p’tite mignonne qui vend le pain, elle est seule quelques minutes. Y a plus guère de clients et le patron arrive un peu plus tard pour récupérer la caisse, bien pleine, la caisse.
J’ai garé ma moto au plus près du magasin. J’ai laissé tourner le moteur. Je suis entré vite fait, casque toujours sur la tête, et j’ai sorti de mon blouson, un flingue impressionnant mais… en plastique… un jouet, quoi ! J’ai crié à la fille :
– L’pognon, vite… mets tout là d’dans… Magne-toi, sinon…
La p’tite, j’ la connaissais un peu… L’a pas inventé l’eau chaude ! Elle regardait mon
« joujou » avec de gros yeux effrayés, j’ai bien cru qu’elle allait se mettre à chialer. J’ai crié :
– Tu t’ bouges !
Elle a pris en tremblant le sac à dos que j’lui tendais mais la trouille la rendait maladroite, elle l’a échappé ! C’est à c’moment là que je l’ai sentie… L’odeur de la dernière fournée… L’odeur de pâte levée, de mie bien aérée, de croûte dorée… Bien plus qu’une odeur, t’vois, un ravissement, une griserie pour les narines ! T’moques pas, j’sais pas très bien parler de ces choses, j’ai pas appris à faire d’la poésie… Mais, c’qu’y a de sûr, c’est qu’j’ai pas pu résister !
J’ai saisi, de ma main libre, une des baguettes encore chaudes de la panière. J’ai soulevé ma visière comme j’ai pu, avec la même main, et j’ai mordu un grand coup dans l’croûton. Ah, j’t’ raconte pas. Je mâchais… je salivais… un pur instant d’extase, un bonheur suprême… Je n’avais jamais dégusté quelque chose d’aussi parfait…
– Et c’est comme ça que la fille a pu voir ton visage et t’a reconnu ?
– Tiens, finalement, tu m’écoutes ! Et ben non, mon pote, c’est même pas ça le problème ! La fille, elle a pas posé les yeux sur moi… Elle se dépêchait de remplir le sac en tremblant. Elle répétait en boucle : « je mets tout… tout l’argent… mais, m’ faîtes pas de mal, M’sieur, s’il vous plaît, m’faîtes pas de mal… ». Je crois qu’elle a mouillé sa culotte. Non, cherche pas comment j’me suis fait avoir, tu devin‘ras pas…
– …
– J’ai j’té un coup d’œil sur ma montre et j’ai compris que le temps passait très vite. Y fallait que j’m’arrache. J’ai jeté par terre le morceau de baguette qu’j’avais pas fini.
J’devais secouer un peu la p’tite, lui dire de s’manier, et j’pouvais pas l’faire la bouche pleine…
– Oui, et alors ?
– Alors… tu comprends pas? T’es bête ou quoi ?
– …
– Ce soir-là, t’sais, j’suis ressorti sans encombre du magasin, avec un joli magot dans mon sac… Mais, les poulets ont fait une enquête, bien sûr. I’ s’ont eu l’idée d’analyser l’extrémité du pain dans lequel j’avais mordu à belles dents ! Moi, tu penses, ma garde à vue, dix ans plus tôt, j’me rappelais plus, forcément ! I’ s’avaient tout mon pedigree dans leurs dossiers ! I’ m’ont logé, vite fait, puis cueilli, en douceur… J’suis pas un violent, moi ! Un gourmand, oui, mais pas un violent ! Tu comprends toujours pas, hein ? Mais réfléchis, bon sang ! Y avait mon ADN, dans l’quignon, mon A…D…N… !
– Oh, m… ! P…. ! T’as pas eu d’pot, tout de même ! T’faire gauler pour un morceau de pain !
– Tu l’as dit ! Ouais… Mais, j’t’assure, c’tait pas n’importe quel pain ! C’tait… Tu peux pas comprendre !
– …
– Voilà comment j’m’r’trouve derrière les barreaux ! Plus qu’à espérer que les matons de cette taule, y m’ mènent pas trop… à la baguette !

Martine Ferachou