Géométrie, par Françoise Vergnaud

Lucie se concentre, penchée sur l’énoncé du problème. « Une chèvre est attachée à un piquet.  Sachant qu’elle est retenue au point P par une chaîne de 8 mètres, déterminez la superficie qu’elle peut brouter». Lucie regarde le schéma, repère le point P. Elle aimerait détacher la chèvre. Elles partiraient toutes les deux  à travers les prairies, caressées par les  herbes parfumées. Elles iraient jusqu’à la lisière des grands bois, y pénétreraient, frémissantes….

« Il vous reste quinze minutes ! »

Vite, revenir au devoir, tracer un cercle de 8 mètres de rayon à partir du point P. Lucie ne voit pas le cercle. Elle ne voit que la chaîne et le petit animal aux sabots luisants, au pelage blanc si soyeux, qui se tend  tout entier vers les marguerites et les valérianes bercées par le vent, au-delà des limites. Elle voit les naseaux qui palpitent sous les fragrances sucrées des  œillets du poète cachés dans le talus ombreux. Autour du cou si mince, le poil est râpé par l’entrave. 

Lucie lit la deuxième question :

« Le fermier décide  de clôturer son pré. Sachant que celui-ci fait 125 mètres de long et 80 de large, combien  de piquets espacés de 2,50 mètres seront nécessaires? » 

Elle aura davantage d’espace pour pâturer, la petite chèvre. Elle produira un bon lait crémeux et odorant que monsieur Seguin vendra en fromages sur le marché. Il va faire une bonne affaire, il s’en frotte déjà les mains ! 

« Dix minutes ! »

Il faut qu’elle repousse la rêverie au-delà des bornes du devoir, qu’elle s’enferme dans le périmètre des piquets métalliques. Non pas métalliques. Elle veut pour Blanquette des piquets ronds en bois, doux contre son poil lorsqu’elle s’y frottera. Ils sont lisses et tièdes sous la paume de Lucie. Elle arpente le champ et les sauterelles bondissent en éclairs verts à chacun de ses pas. L’une d’elles se pose sur le bureau, palpitante, prête à s’enfuir. Comment a-t-elle franchi les limites de son imagination? Est-elle passée par une fenêtre ouverte sur la chaleur de juin ? La bestiole fixe Lucie de son petit œil pointu et celle-ci n’est plus sûre de rien. Faire apparaître un insecte lui semble de l’ordre du possible. 

Elle doit remettre sa copie, se rendre sourde aux stridulations des criquets dans l’herbe haute. Elle bouche ses narines pour ne plus sentir l’odeur des graminées écrasées sous ses pas. Ne reste pas dans ce champ, Lucie ! Tu dois compter, mesurer. Concentre-toi sur le crayon, la règle, le papier. Elle fait vite ses calculs. En apnée, elle trouve le périmètre, compte les intervalles. Monsieur Seguin devra acheter 86 piquets. Lucie serre sa tête entre ses mains. Elle ne parvient pas à se défaire des personnages qui se sont immiscés  dans l’énoncé, malgré elle.

La pointe d’un crayon lui titille le dos, entre les omoplates. Elle ne se retourne pas. Hervé, sans doute. Que veut-il ? Son brouillon ? Elle secoue les épaules comme pour éloigner une guêpe importune, fait semblant de ne pas avoir compris.

Lorsqu’elle rend sa copie, Hervé chuchote en la poussant avec l’épaule : « Heureusement qu’il ne nous a pas demandé combien il fallait de rouleaux de fil de fer pour fermer l’enclos ! Pour retenir une chèvre, il faut bien trois rangées de fil ! » Il secoue sa tête un peu penchée d’un air entendu et  lui fait un clin d’œil de connivence.  Lucie le laisse la dépasser, ce grand garçon rougeaud qui se dandine, les mains dans les poches de son pantalon de jogging d’un noir passé, décoloré, un peu trop grand. 

« Quel plouc, celui-là ! » pense-t-elle à haute voix.

« Eh bien, mademoiselle Dupuy, contrôlez votre langage ! Vous dépassez les bornes, aujourd’hui ! »

Lucie enseigne avec enthousiasme la littérature dans un lycée de Périgueux. Son portable vibre dans son sac à main. Elle prend l’appel et fronce les sourcils. Elle ne comprend pas tout d’abord qui lui parle. « Laroche, le fermier à qui vous avez loué vos terres, enfin, celles de vos parents. Il y a un problème avec Hervé Coudert. Il faudrait que vous veniez voir ce qui se passe». Hervé Coudert. Elle ne l’a pas revu depuis l’école primaire. 

Lorsqu’elle arrive, le samedi suivant, sur la propriété, il est déjà là. Elle reconnaît le pantalon de jogging délavé, les grands pas lents, le balancement d’épaules de celui qui ne s’en laisse pas conter, surtout par quelqu’un qui est parti à la ville !

« J’ai refait la barrière de mon pré. Je veux y mettre les vaches, tu comprends, il faut qu’elle soit solide. Et la borne qui sépare nos deux champs a disparu ! » Il la regarde, accusateur. « Mais je me souviens bien où elle était et j’ai tracé la limite en conséquence ». Les piquets de châtaignier tout neufs, bien alignés, débordent d’un mètre dans le champ de Lucie, fraîchement labouré. Elle sait qu’autrefois son père avait mis une clôture au bon endroit, au ras du fossé qui séparait les deux terrains. « Le fossé s’est effondré avec le temps, les piquets ont pourri» explique-t-il. Il leur faut longtemps parlementer, tourner autour du pot. C’est ainsi que l’on procède, ici. Enfin, Lucie propose qu’ils fassent appel, tous les deux, à un géomètre pour en avoir le cœur net. Il est réticent, ça va coûter cher.

Lucie secoue la tête, soupire. Il va être retors, comme s’il voulait se venger. De ce qu’elle ne lui ait pas donné ses brouillons, autrefois ? Elle se sent prise au piège. Une lueur attire son regard  au loin, au-delà de la clôture, à la lisière du bois. Elle voit disparaître dans les fourrés, elle en est sûre, une petite chèvre blanche.

 

Françoise Vergnaud