Evanescence, par Chantal Coussières

Le manteau de la nuit enveloppe la maison. Il est vingt et une heures ! Pour Justine il est temps de se coucher car demain il y a école. Depuis quelque temps ses parents l’observent, ils ne reconnaissent pas leur fille qui a pour habitude de discuter et de tergiverser pour retarder au maximum l’heure de « l’extinction des feux ». Ce changement récent les laisse perplexes.

  • Mais que se passe-t-il pour qu’elle file tout droit au lit. Tu le sais, toi ? Elle ne t’a rien dit ? C’est curieux ! commente son père
  • Ecoute, non ! À l’école rien de particulier, son institutrice ne m’a rien signalé. Elle est peut-être un peu plus rêveuse que d’habitude. J’essayerai d’en savoir davantage en la questionnant discrètement mais que peut-on dire sinon qu’elle est très sage, tu vois on n’est jamais content…tu as remarqué, la cuillère de sirop pour la toux ne pose plus de problèmes ! »

Leur échange est interrompu par l’arrivée de Justine. Toilette du soir terminée, vêtue de son pyjama en pilou, elle s’approche d’un pas décidé pour un bisou encore furtif ce soir. À ce moment-là, les regards navrés de ses parents se croisent, car déjà, cheveux bruns virevoltants, la fillette grimpe quatre à quatre l’escalier qui conduit à sa chambre.

– Enfin, tu vois bien ! Pas un mot, elle ne fait que passer, on dirait que quelque chose l’attire là-haut ! On devrait faire notre petite enquête, je me demande ce qu’elle a » dit son père en secouant la tête.

– Elle est peut-être fatiguée ? Tu as vu les cernes sous ses yeux, on dirait qu’elle dort mal, d’ailleurs, elle ne s’endort pas tout de suite, j’entends du bruit pendant un long moment

Le seuil de sa chambre franchi, Justine s’affale dos contre la porte. Un ouf de soulagement filtre de ses lèvres et provoque pendant une seconde la fermeture des paupières de plaisir. Elle inspire ce moment de solitude plein de promesse. Enfin dans sa tour ! elle attend cet instant depuis le matin. Entre les quatre murs ornés de posters et de photos, personne ici ne trahira son secret. Ni son lit douillet devant elle prêt à l’accueillir, ni la multitude de peluches semées sur toute sa longueur, petits chatons de douceur qu’elle entoure de tendresse. Au contraire ils passeront la nuit tout près de la fillette, nez contre nez, pour monter la garde, au cas où…

Bouche cousue, ses complices n’avoueront jamais l’existence de la connexion magique de ces dernières nuits entre Justine et sa nouvelle amie Samia. D’autant qu’ils profitent bien de l’épopée nocturne de la chambrée. Elle est tellement joueuse, pleine d’attention pour eux depuis cette rencontre qu’ils respecteront le pacte scellé entre les deux fillettes : ne pas trahir leur secret, croix de bois croix de fer…. Dans le cas contraire Samia s’évanouira dans l’atmosphère, or personne ne veut la voir disparaitre à jamais et surtout pas Justine qui espère la garder pour elle, trop heureuse d’avoir une sœur secrète.

Chaque soir pour retrouver l’enchantement, elle doit se soumettre à un petit rituel. En premier lieu, ranger un peu le désordre de sa chambre qui agace sa maman. Respirer profondément, se détendre, se concentrer pour retrouver les mêmes images les yeux fermés, recréer l’atmosphère magique. Alors, quand elle sent que son corps s’alourdit de fatigue, qu’il est chatouillé par une onde frissonnante, que le bord de ses paupières picote, elle sait qu’il est temps. Elle se hisse sur son lit rouleau, se glisse sous la couette avec délectation en savourant l’odeur de bergamote vaporisée par sa maman sur l’oreiller. Un ample bâillement, la voilà prête à courir sur la route des songes. Très vite elle se sent légère, légère comme en apesanteur, elle s’élève au-dessus du monde réel pour retrouver Samia. L’accompagnent dans son sillage ouaté ses amis, ses poupées, ses bandes dessinées préférées, ses bibelots, tous ravis de pouvoir voler à ses côtés dans ce merveilleux monde flottant ou rien n’est interdit. Par sa seule volonté, elle veut faire renaître les émotions d’hier, recréer la joyeuse farandole mais …Samia n’est pas encore arrivée. Elle sait qu’elle vient de très loin mais le tic-tac du réveil tourne et comme dans l’histoire de Cendrillon au septième coup de sept heures quand on viendra la réveiller le charme sera rompu. Justine sent l’angoisse monter en elle, tandis que ses amis sillonnent les airs à la recherche de la jeune bayadère. La fillette est folle d’inquiétude, trépigne, s’agite. Son cœur bat la chamade, craint le pire. Soudain, chacun s’arrête, écoute avec attention pour tenter de percer l’oppressant silence, tend l’oreille, écarquille les yeux dans l’espoir de voir apparaître la jolie danseuse. Rien à l’horizon, Justine n’en peut plus, elle finit par l’appeler :

  • Samia ! Samia ! » hélas sa voix se perd dans l’infini.

Subitement, elle devine … ne la voit pas …est-ce un mirage auditif ? L’oreille affûtée aux aguets perçoit au loin sitars et nagaras indiens annonçant dans une délicieuse musique orientale l’arrivée de la jeune danseuse et de ses musiciens. Au fur et à mesure de leur avancée la musique s’intensifie, s’ajoute à la mélopée le cliquetis des bracelets multicolores et des grelots des chevilles qui bougent au rythme des percussions. Enfin, elle apparaît, enroulée dans son magnifique sari aux couleurs éclatantes, son voile protège son visage, seuls les yeux ourlés de khôl paraissent et sourient à Justine. Voulez-vous que je vous dise : aucun son, aucune parole, elles sont unies par un lien étrange, seuls leurs regards parlent pour exprimer simplement la joie des retrouvailles.

Autour de Samia les majestueux entelles, petits singes mutins crient et gesticulent en imitant les mouvements gracieux très codifiés de la danseuse. Les pirouettes entrecoupées de pauses lui permettent d’apprécier les spectateurs autour d’elle et de leur montrer l’excellence de son art. La gestuelle des pieds et des mains magnifie l’élégance des figures. La main tendue de l’une va inviter l’autre et ses petits amis dans un tourbillon festif. Justine ne se fait pas prier pour entrer dans la danse et rivaliser en mouvements raffinés jamais osés, encouragée par les applaudissements de ses fans.

Elles tournoient ainsi longtemps sans s’arrêter entremêlant danse musique et rires. Sans y prendre garde le rythme s’emballe quelque peu, elles passent de la danse classique à la danse Bollywood ce qui oblige les jeunes danseuses à suivre un rythme en délire. Justine commence à avoir le tournis, elle s’essouffle, transpire et perd pied, ça va trop vite pour elle. Elle voudrait une pause, souffler un moment. Samia continue ses pirouettes, infatigable, imperturbable, sourire figé ne semblant pas l’entendre. Elle est obligée par instants de soutenir Justine prise de vertige. Finalement la folie de cette danse endiablée arrache des cris à Justine qui vont frapper à la chambre de ses parents.

La lumière s’allume. Ses parents ensommeillés sautent vite du lit, alertés par le charivari et la plainte stridente de Justine.

  • Mon Dieu ! Ma chérie qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce que tu as, tu es malade ? »

Ils se figent quelques secondes en voyant le lit vide. Puis vite ils accourent vers Justine tombée au sol, enroulée dans sa couette, au milieu de ses jouets.

  • Tu ne t’es pas fait mal au moins ? » Ses parents affolés la pétrissent de haut en bas du corps à la recherche d’une fracture, une entorse ou des ecchymoses. Ils ne se sont pas rendus compte tout de suite de la sueur qui perle sur son front, de son regard perdu qui cherche autour d’elle.

De sa voix suppliante elle murmure angoissée : « Samia, Samia, non reviens, je veux Samia ? en tendant les bras vers le mur en face d’elle. Ses propos incompréhensibles ont vite été stoppés par un sanglot, un gros chagrin. Les larmes coulent sur ses joues accompagnées d’une vague déferlante de nausées. Sa maman l’a veillé le reste de la nuit jusqu’à l’arrivée de leur médecin le matin. Elle a essayé de la rassurer en lui disant qu’elle a fait un mauvais rêve ou bien essayait-elle de se rassurer elle-même ?

Il l’a attentivement ausculté après avoir écouté avec intérêt le récit des derniers jours. Leur inquiétude à propos des changements de comportement récent, son mutisme, son air de rêver le regard vague. Par ailleurs elle lui confirme son bon appétit, sa docilité. Leur incompréhension est totale et ils se sentent démunis. Ils n’osent pas penser à une maladie plutôt neurologique, voire une dépression ou des hallucinations nocturnes !

  • Au fait, docteur, le sirop pour la toux que vous m’avez prescrit, je dois lui en donner encore combien de temps ?
  • Ah oui, vous faites bien de m’y faire penser, c’est du néo-codion je crois ? Mais dites-moi est-ce que ses troubles ne correspondent pas à la prise du sirop il y a plus de huit jours maintenant ?
  • Effectivement, puisque vous m’en parlez on a remarqué ce changement d’humeur depuis une huitaine de jours. On se demande ce qu’elle peut bien avoir. Le silence est pesant dans l’attente du diagnostic. Enfin il relève la tête le regard soulagé.
  • Ah mais bien sûr ! dit-il en se frappant le front de la paume de la main, bon, je crois avoir la réponse. Son examen ne montre rien de particulier. Elle fait une intolérance à la codéine tout simplement. C’est un dérivé de la morphine pouvant provoquer confusion, hallucinations ainsi qu’une intolérance gastrique entre autres, on est bien dans ce schéma-là. Je vous rassure, le traitement est simple : arrêt du sirop et tout va rentrer dans l’ordre. Vous ne voyez pas grand-chose. On va noter tout ça dans le carnet de santé en rouge. Tenez-moi au courant par un simple coup de fil …

Dans le ciel de la chambre de Justine l’esprit invisible de Samia est en suspens…

Chantal Coussières