Engrenages, par Brigitte Penaud

Qu’est-ce que vous faites ? Lâchez-moi !

Je me débats. Des mains viennent de s’abattre sur moi, tenant fermement mes bras en arrière.

  • Norbert Paillard, il est 17h15, vous êtes en garde à vue pour 24h pour cambriolage avec effraction et coups et blessures. Vous pouvez choisir un avocat pour vous assister. Si vous n’en avez pas, un avocat sera commis d’office.

Arrêté dans la rue, menotté, embarqué sans ménagement dans la voiture des flics, je ne comprends rien à ce qui m’arrive. Pas le temps de prévenir qui que ce soit, la voiture démarre. Juste celui d’apercevoir, sur le trottoir, des gens marchent, indifférents. Dans le caniveau, un chien joue avec une bouteille vide. Mon téléphone ? Je gesticule pour vérifier qu’il est bien dans ma poche. Ils ont mis la sirène. Je rêvais de ça quand j’étais petit, être dans la voiture des flics.

Arrivé au poste, on me sort de la voiture, tiré d’un côté, poussé brutalement de l’autre. On me fait descendre un escalier. Dix marches, je les compte machinalement. Je rentre dans une pièce où on m’ordonne de m’assoir. Un bloc de béton. Le sol, les murs, le plafond, tout est gris. Une ampoule se balance au bout d’un fil, une table, deux chaises et on me laisse là, tout seul. J’ai froid. Je suis sûr qu’ils m’observent. On voit ça dans les films. Ils ont une fenêtre – un miroir sans tain. Ils sont derrière, j’en suis sûr. Qu’est-ce que je fais ici ?

Deux inspecteurs entrent dans la pièce. Je ne me retourne pas. Tête baissée, je suis assommé. J’entends la porte se fermer. Je lève un regard interrogatif vers les deux hommes.

L’un d’eux s’assoit sur la table.

  • Tu faisais quoi le 12 Février à vingt-trois heures ?

Pourquoi il me tutoie lui ? Qu’est-ce que j’en sais ce que je faisais ? Faut que je réfléchisse.

  • Je crois que j’étais chez moi devant la télé
  • Tu crois ou t’es sûr ?

L’inspecteur se lève, fait le tour de la table et revient s’assoir sous mon nez.

  • Nom, prénom, âge et qualité
  • C’est un interrogatoire ?

ça commence toujours comme ça dans les films. J’ai mal aux poignets, je voudrais qu’on m’enlève les menottes.

  • Norbert Paillard, quarante-cinq ans. Je suis gardien de nuit au musée du Louvre. De quoi m’accuse-t-on ? Je suis un homme réglo. Je paye mes impôts et même mes contraventions. Je n’ai rien fait de mal. Qu’est-ce-que vous me voulez ?
  • Les questions, ici, c’est pas toi qui les pose.

Voilà le second qui rentre en scène maintenant. Il a l’air plus sympa que l’autre.

  • C’était mardi dernier. J’étais pas au boulot. Le mardi je ne sors jamais. Donc j’étais chez moi. J’étais chez moi je suis sûr.

J’esquisse un sourire.

  • Je n’ai rien fait, j’étais chez moi.

Tout va s’arrêter…Je vais rentrer à la maison.

  • T’as pas d’alibi en fait ?

Le premier a repris la parole. Il a déplacé la chaise derrière la table pour venir s’assoir à côté de moi.

  • Mais j’ai pas d’alibi pour quoi ? ça suffit maintenant ! j’ai rien fait ! je ne sais même pas de quoi on m’accuse ! Foutez-moi la paix ! Je n’ai rien à faire ici. Vous faites une erreur.
  • Je-n’ai-rien-fait ! Vous comprenez ce que je vous dis ?

La colère est montée d’un coup. C’est rare chez moi, je suis un calme d’habitude.

  • Un cambriolage rue de St-Ouen, t’en as pas entendu parler ?

Il y a trop d’idées dans ma tête pour que je réponde. Ma fille ne va pas comprendre pourquoi je ne réponds pas au téléphone. Elle m’appelle tous les jours. Qu’est-ce qu’elle va penser ? Et les collègues ? Comment je vais faire pour les prévenir que je ne vais pas embaucher ce soir ? Je répète ‘’ un cambriolage…’’ en secouant la tête.

  • Une voisine a vu ta voiture devant le 52, justement la maison cambriolée. Une Dacia grise…
  • J’imagine que je ne suis pas le seul à en avoir. C’est pas moi.

Des images se bousculent, des idées se percutent… Le 52 rue de St-Ouen, mais c’est là qu’habite monsieur Vincent. Je joue aux échecs avec lui le dimanche après-midi…

  • Ecoutez-moi ! La voisine s’est trompée. C’était pas mardi, c’était dimanche. C’est le dimanche que je m’y rends. Je connais bien monsieur Vincent. Pourquoi je serais allé le cambrioler ?

Pas de réponse. Les deux inspecteurs sortent sans un mot en me laissant seul.

  • Je voudrais téléphoner à ma fille. S’il vous plait laisser moi prévenir quelqu’un.

Vingt minutes plus tard, c’est l’avocat commis d’office qui arrive. Maitre Renaud, un jeune diplômé qui semble tout juste sorti de la fac. L’entretien est rapide. On m’enlève les menottes, je frotte mes poignets. J’obtiens le droit d’appeler ma fille, juste le temps de la rassurer. Je sens bien que l’avocat est nerveux et peu sûr de lui. Il sort un journal de son porte-document et me montre l’article :

« Un cambriolage au 52 de la rue St Ouen a eu lieu dans la nuit de mardi à mercredi. Le propriétaire, monsieur V a été roué de coups et est actuellement hospitalisé, gravement blessé. On recherche des témoins qui auraient vu ou entendu quelque chose… »

Maitre Renaud explique :

  • Un témoin vous a vu sortir de la maison le mardi soir. Vous allez être présenté au juge d’instruction. Je vous défendrai. Tout rentrera dans l’ordre rapidement. Ne perdez pas espoir.

Une nuit au poste, derrière les barreaux, prostré. Je me sens sale. Quelque chose d’animal se réveille en moi. Pris dans un piège. Une sourde angoisse, une étreinte qui me serre la gorge jusqu’à éteindre ma voix. Le lendemain, ce que j’entends chez le juge d’instruction m’achève : je suis bien mis en examen pour cambriolage et coups et blessures. Et la présomption d’innocence elle est où ? Il leur faut un coupable et c’est moi ? Un long cri sans qu’aucun son ne sorte de ma bouche… Dans mon ventre la peur, l’oppressante peur…

Le juge d’instruction m’explique que je vais rencontrer le juge des libertés et de la détention qui statuera sur mon sort… je n’ai pas de mot. Je suis vide de sens. Je suis un homme pris dans l’engrenage de la justice. Ce que je pourrais dire ne sert à rien.

J’attends dans le couloir. On me conduit dans un bureau. Le juge des libertés est devant moi. J’apprends que je suis le suspect numéro 1, et qu’en attendant les suites de l’enquête je suis placé en détention provisoire. Le tampon qui frappe l’ordonnance résonne en moi comme un tsunami.

Transfert immédiat en voiture. Il fait nuit. L’éclairage des trottoirs imprègne ma rétine de traits jaunes persistants.

Je demande : ‘’ où ? ‘’

On me dit : ‘’ La Santé ‘’.

Je ne suis pas malade pourtant. Des portes s’ouvrent et se referment. Des uniformes bleus. On me demande d’enlever lacets et ceinture. Fouille au corps. Je ne ressens rien. Je suis dans ma bulle. Rien ne m’atteint. On me donne un paquet que je prends, bras tendus. J’entends …‘’ brosse à dents ‘’.

Menotté, j’avance maintenant. Lumières blanches. Murs blafards. Des pas et des clés, je les entends sonner comme des clochettes rouillées. Des grilles s’ouvrent et se referment.

Des pas, des clés et des grilles. Des pas, des clés et des grilles… Je marche dans un tunnel de copié/collé. Arrêt devant la porte de la cellule 697. Les chiffres s’impriment dans ma tête comme un fer rouge dans une plaquette de beurre.

La porte s’ouvre. Un jeune au crâne rasé, croix gammée tatouée sur le cuir chevelu, assis sur un lit. Son regard bleu clair me traverse sans me voir. C’est donc ça la prison ? devenir une ombre que des regards traversent ? J’entends le bruissement d’un papier journal qui descend de la couchette du haut. Je suis le troisième…dans neuf mètres carrés à tout casser. Deux lits superposés de chaque côté, une cuvette de WC sans couvercle, un lavabo et une fenêtre au fond avec des barreaux. Je pense à Mondrian.

C’est drôle, au musée, quand je passe devant un Mondrian, je pense toujours à des barreaux de prison. Et ici … Je m’assois sur le lit qu’on me désigne. Je suis un gastéropode hibernant. Je me retire dans ma coquille. Plus de son. Plus d’image.

Dans les quinze jours qui suivent, peu de mots. Je coche les jours en traçant des croix mentalement.

Je grimpe des collines le long de ruisseaux, pour entendre le chant de l’eau et respirer l’odeur des mousses et des roches mêlées. Je fais l’amour à Martha, furieusement, amoureusement, passionnément. Mes bras se ferment sur le vide.

Je me balade sur des plages qui n’ont pas de fin, mes pieds léchés par des vaguelettes blanches. Un chien m’accompagne. Etonnant, je n’ai jamais eu de chien, en vrai. Et lui qui me regarde avec ses bons yeux de chien. Il s’ébroue, tordant ses poils dans tous les sens et m’éclabousse. Il saute autour de moi en jappant. Je lui lance un bâton. Il court à toute vitesse et me ramène… une bouteille. Qu’est-ce que j’en ai à faire de cette bouteille ? Sans papier ni crayon pour écrire un message et le glisser à l’intérieur…

Je la lance de toutes mes forces, au plus loin que je peux atteindre…

Je suis innocent ! innocent…

Deux parloirs : un avec ma fille qui sanglote. Je fais bonne figure. Je repars dans ma cellule, épuisé et les yeux humides. Le second, le jour suivant, avec mon avocat. Il dit qu’il est confiant. Ils ont arrêté un autre suspect. Tout va se résoudre, c’est une question de jours.

Un matin, un gardien appelle : ‘’Norbert Paillard ‘’

Je sursaute. C’est mon nom. Je me lève machinalement.

  • Vous voyez le juge d’instruction ce matin. Préparez vos affaires, on va vous transférer.

Quelles affaires ?… Des pas, des clés, et des grilles s’ouvrent et se referment. On m’emmène, menotté.

La voiture dans Paris avec la sirène… Sur les trottoirs des gens marchent toujours. Je les vois comme au ralenti.

Devant le juge, il m’explique. J’entends ‘’vous êtes libre’’. Des mots courent dans ma tête sans s’arrêter.

Sauf un… Libre.

Retour à La Santé pour récupérer téléphone et objets divers. Je signe des papiers.

Des clés, des grilles et des pas …

Je suis dehors.

Je lape l’air à petites gorgées.

Ils me rendent ma vie. Je marche sur un trottoir, hagard.

Je vais prendre un chien.

Brigitte Penaud