Elles ne m’auront pas… encore, par Françoise Bretenoux

Il y est. Enfin !

Plus de quinze jours qu’il en rêve, qu’il espère tromper la surveillance de ses filles. C’est terrible. Je ne peux plus rien faire sans qu’elles soient là à me surveiller.: « Ne fais pas ci, ne fais pas ça. On va faire venir quelqu’un . » Elles n’imaginent pas le mal qu’elles me font. Moi, faire venir quelqu’un pour tailler l’ampélopsis de la façade ! ? C’est une humiliation !

Cette maison, Il l’a achetée pour une modeste somme voilà bien longtemps déjà. Il n’y avait que les murs et la toiture de bons. Il y a démoli des cloisons, installé les planchers, les carrelages, posé les tapisseries et manié le pinceau. Il a même refait entièrement l’installation électrique et les sanitaires. Artisan, il ne supporte pas qu’un autre que lui vienne effectuer des travaux qu’il est tout à fait capable de réaliser.

Cette maison, c’est son œuvre, sa fierté, sa troisième fille.Pendant des années et des années, sa famille a trouvé tout naturel qu’il fasse les travaux d’entretien du logement et du jardin. «  Dis papa, tu as pensé à changer le joint du robinet ? » ou, « Tu as semé les petits pois  et les fèves ? » Elles trouvaient même amusant de le voir creuser les sillons avec l’araire, un bel engin qu’il avait fabriqué lui-même en fixant une lame à un brancard en fer. Pas besoin de cheval, il tenait lui-même fermement le timon.
Quel bonheur de voir la terre s’ouvrir, et d’avoir un corps qui répond à votre demande ! Mais quand il avait eu la première crise d’angine de poitrine, le refrain avait commencé :
– Tu devrais arrêter ça, tu vas te déclencher une crise.
– Je suis plus bon à rien, alors, gémissait-il.

Bien sûr, il reconnaissait qu’à quatre vingt cinq ans ce n’est pas toujours facile d’enfoncer la lame dans la terre, mais si on attend les conditions météorologiques favorables, c’est faisable.
– D’ailleurs, les toubibs m’ont dit à l’hôpital quand ma voiture a glissé sur une flaque d’huile, (entre nous, j’étais pas en tort !) : «  Pas possible ! Vous avez des muscles de vingt ans ! » Ils n’y croyaient pas. J’ai bien un peu mal aux reins, mais faut pas toujours s’écouter, on ferait plus rien.
– D’accord, papa, mais il faudrait ralentir maintenant.

Résultat, André creusait les sillons quand ses filles partaient plusieurs heures.
– 15 septembre 2012. Le vieil homme, assis sur le banc du jardin, les yeux rivés au mur
couvert d’ampélopsis,  repense à cette époque.

Quand elles revenaient elles me sonnaient les cloches mais j’avais fait ce que je voulais et je crois que dans le fond elles étaient bien contentes aussi.

Elles les auraient leurs petits pois du jardin. Et lui, donc ! Il avait réussi une fois encore !

Et l’enclume ! Quelle affaire cette enclume ! Il en a été question pendant des lustres ! Il a bien fallu, à quatre vingt cinq ans sonnés, que je m’arrête de forger. Cette angine de poitrine me jouait de sales tours et les crises se rapprochaient. L’enclume trônait au milieu de la forge. Chaque fois que je sortais de la cuisine, je la voyais. Un vrai déchirement ! Alors j’ai décidé de la placer dans un angle sombre de l’atelier où je ne la verrai pas ou très peu. Les filles m’ont dit :  « Oui, tu as raison. On va demander à Bernard et Eric qu’ils viennent faire ça. Ils seront contents de t’aider . »

Quelle tête quand elles se sont aperçues que j’avais fait le travail, seul ! Elles étaient parties pour la journée. Les jours précédents, j’avais eu le temps d’étudier la technique pour arriver à la déplacer progressivement avec un système de leviers. Ça, j’ai transpiré et j’y ai mis le temps. Cent trente kilos, tout de même, mais ce que j’étais heureux d’y arriver ! Triste et heureux à la fois. C’était ma façon de rendre hommage à la fidèle compagne d’une vie. Je lui devais bien ça.

Quand les uns et les autres m’ont questionné, je leur ai répondu : «  Et les pierres des pyramides, vous savez comment elles ont été déplacées ? »

Il avait gardé pour lui sa technique, son secret, son plaisir.

Il n’était pourtant pas très fier d’une chose. La serrure de la porte-fenêtre qui donne dans le jardin ne fonctionnait pas bien et il avait passé plus d’une heure à essayer de trafiquer le mécanisme. Pas moyen d’y arriver. Annie, excédée, avait fini par lui dire : «  Mais laisse ça, papa, je trouverai une nouvelle serrure. »

Bien sûr, bien sûr, on peut toujours trouver du neuf, mais réparer, c’est autre chose. On est content de soi, capable de se servir de ses mains, d’être utile.

Le lendemain, il avait glissé quelques outils dans la poche arrière de son pantalon, tournevis, couteau et crochet en fer pour pouvoir fureter dans la serrure dès qu’il serait seul. Comme chaque après-midi, il s’était installé dans le fauteuil en cuir pour une petite sieste et il n’a jamais su si c’était le crochet ou le couteau, mais quand il s’était levé, il avait vu un trou dans le dossier. Il se serait giflé ! Mais aussi, si elle l’avait laissé faire, ça serait pas arrivé !

Il avait fallu se contenter de poser la nouvelle serrure. De la camelote, ces trucs modernes !

Allez, assez rêvassé, il n’est pas bon de ressasser comme ça le passé. Cet ampélopsis va arriver dans les gouttières et soulever les tuiles. Il faut le couper. Voilà plusieurs jours qu’il calcule pour, une fois encore, agir sans qu’elles le voient.

L’échelle en fer qu’il a fabriquée voilà une soixantaine d’années et rangée dans l’atelier pèse près de vingt cinq kilos. Heureusement, elle est en deux morceaux . Il les amènera l’un après l’autre et les emboîtera près du mur où il veut tailler. S’il prend le temps, il arrivera bien à monter, autrefois il allait même changer les tuiles sur le toit. Faudra pas oublier de mettre les sécateurs dans la poche.

– Alors les filles, vous partez pas encore ? Si vous voulez faire la balade que vous dites, faut au moins deux heures.
– Oui, oui, on y va.

Mais Monique, après quelques pas se souvient soudain qu’elle doit absolument effectuer une démarche administrative urgente. Annie, elle, part marcher avec une amie. André les croit parties ensemble. Enfin seul !

Il exécute son plan comme prévu, monte avec précaution. Les jambes tremblent légèrement mais il se sent stable. Pas de vertige. Encore deux barreaux et il pourra tailler. Sa main gauche tient l’échelle, la droite coupe avec méthode. Quelques petites secousses pour décoller les ventouses de la plante. Ne pas se pencher sur les côtés, ne pas regarder au sol.
Tout à l’heure il déplacera l’échelle pour tailler plus à droite.

Une vingtaine de minutes plus tard, Monique est de retour. Un choc. Depuis le portail, elle a vu son père à cinq mètres de haut. Ne pas le surprendre, surtout ne pas crier, il pourrait lâcher l’échelle. Faire comme si elle n’avait rien vu. Elle entre discrètement dans la maison, saisit l’appareil photos. Clic, clic, à travers un trou de la haie de thuyas. Très concentré sur sa tâche clandestine, l’insoumis ne s’est pas rendu compte qu’il a été pris en flagrant délit.

Estomac noué, sa fille repart chez une voisine, guettant le retour de sa sœur. André, installé dans son fauteuil, les accueille :

– Alors, ça s’est bien passé ?
– Oui, oui, très bien… Et toi ?
– Très bien aussi…

Deux jours plus tard, au moment du repas, une photo trône sur la table. Les deux sœurs guettent la réaction de leur père.

Rapide coup d’œil. Sourire espiègle vers ses filles. A quatre vingt douze ans, il peut encore !

Françoise Bretenoux