Eclipses, par Denise Filiatrault

Grand-mère Ambroisine, paix à son âme, avait raison. Sa voix frêle et pourtant lourde de sagesse résonne encore dans l’esprit de Méline :  »Ne te marie pas en mai ma petite fille. Il faut respecter la Vierge Marie à qui ce mois est dédié.  »Mariages de mai ne fleurissent jamais ! » ». Méline avait ri aux superstitions de la vieille dame. Elle était pressée d’épouser son Jonas et rien ne la ferait repousser cette union.  »En mai fais ce qu’il te plaît » avait-elle chantonné.

Les années se sont écoulées.

  • Il manque du pain.

Aussitôt petit Louis pose son livre pour attraper la boîte à biscuits sur le buffet. Il en sort quelques pièces, de quoi acheter une baguette. Il ne veut pas faire attendre sa mère. Chaque fois que c’est possible il s’empresse de lui faire plaisir. Sur le chemin de la boulangerie il pense à elle, à son teint pâle sous ses cheveux noirs coiffés en sèche queue de cheval, les yeux toujours au bord des larmes, lèvres serrées. Sa mère n’est pas gaie.

Non, Méline n’est pas heureuse. Elle avait tant espéré de sa vie de femme. Enfant, chez elle, avec ses sept frères et sœurs plus jeunes, elle a servi de nounou, de seconde maman mais surtout de bonniche.  »Méline, change le bébé ! »,  »Méline, fais manger ton frère ! »,  »Méline, aide les petits à faire leurs devoirs ! ». Cela n’arrêtait jamais. Elle trimait sans relâche, n’avait pas un moment pour elle. Le soir dans son lit elle se disait que toute vie avait un côté pile et un côté face. Elle mangeait son pain noir, toutefois un jour elle partirait de la maison, se marierait et alors elle croquerait à belles dents dans une grosse boule de campagne à la croûte dorée avec une mie claire et moelleuse.

Elle n’a qu’un beau souvenir d’enfance : la visite du frère de sa mère, l’oncle Alex. Il est arrivé au volant d’une grosse voiture noire. Élégant dans son costume rayé, la mèche lissée en arrière, une cravate criarde autour du cou. En quelques heures il a révolutionné la maisonnée, chantant toutes les rengaines à la mode, posant la veste pour faire des crêpes, inventant mimes et devinettes plus drôles les uns que les autres. Deux jours après il était reparti, les laissant vides et désemparés. Seule sa mère semblait soulagée, Méline ne sut jamais pourquoi.

Avant son départ Alex fait un cadeau à Méline, à elle seule. Un ours en peluche, d’un beau jaune doré, à la tête et au ventre ronds. Avec sa salopette à carreaux et sa tunique fleurie il est adorable. Malgré ses quatorze ans Méline est ravie du présent.

  • Comme il est beau ! Merci Tonton !

Alex oublie un instant ses rires pour prendre une mine sérieuse.

  • Je sais que tu as passé l’âge de ce genre de peluche mais tu dois me promettre de le garder et d’en prendre grand soin.
  • Bien sûr, répond-elle les joues toutes roses, puisque c’est toi qui me l’as offert.

L’oncle saisit la main de l’enfant dans les siennes.

  • Jure-le moi.

Elle plonge son regard dans les yeux noirs.

  • Je te le jure.

Spontanément elle se jette à son cou et l’embrasse tendrement sur la joue. Alex retrouve alors son air coquin.

  • La prochaine fois je t’apporterai un cadeau de jeune fille, tu verras.

La petite lui offre son plus beau sourire.

  • Tu reviendras vite ?
  • Promis !

Elle le regarde partir la gorge nouée en serrant le nounours sur son cœur.

Alex n’est jamais revenu. Un jour sa mère a annoncé à Méline qu’il avait disparu en mer. Était-il mort ? Parti au loin ? Il n’avait pas tenu sa promesse de lui apporter un présent de grande. Elle, elle a tenu parole. Quinze ans après, Nono, comme elle l’a baptisé, est toujours là, posé sur la commode de sa chambre. Elle se confie souvent à lui.

À dix-sept ans Méline est devenue une belle jeune-fille blonde aux grands yeux émeraude. Elle rencontre Jonas. Il rentre du service militaire. Tout l’attire chez cet homme : ses boucles châtain qui recommencent juste à pousser, ses doux yeux caramel et son sourire. On dirait que l’adjectif  »solaire » a été inventé pour lui. Il sourit toujours, laissant apparaître le scintillement de ses dents immaculées et, très attendrissant, une fossette sur sa joue gauche. Elle sait tout de suite que ce sera son compagnon pour la vie. Il est gentil, bienveillant et protecteur avec elle. Jonas tombe aussi sous le charme de ce petit bout de femme. Ils se marient rapidement après de courtes fiançailles.

Jonas reprend la ferme de son oncle décédé. Une vingtaine de vaches, un champ de blé, un peu de vigne, six chèvres et beaucoup de volailles. Le travail ne manque pas mais il est courageux et Méline l’aide beaucoup, le bonheur leur donne des ailes.

Cependant le diable les attend au coin du destin. Les premiers mois ils perdent trois vaches de maladie, le mildiou se met dans le raisin et la grêle ravage le blé. Ils se disent alors que c’est une année noire et que la prochaine sera plus faste. Pourtant l’hiver suivant, Méline fait deux fausses couches et leur situation financière ne s’arrange pas. Jonas perd son beau sourire. Les rides se creusent sur son front et deux plis amers encadrent sa bouche. Finis les pique-niques dans les champs et les balades main dans la main. Il ne parle plus que pour compter les sous qui leur manquent.

Penchée sur son évier, triturant l’éponge sur la vaisselle sale, Méline repense à cette époque. Elle voudrait tout gommer ou plutôt la rayer d’un trait rageur. Pourtant au bout du tunnel apparaît une éclaircie : la naissance de petit Louis.

L’arrivée de son fils donne à Jonas un véritable coup de fouet. Son sourire revient sur ses lèvres et le soleil dans la maison. Méline retrouve sa gaîté. Louis est un blondinet doux et sage, un enfant facile, toujours joyeux. Cette année-là les récoltes sont bonnes, les veaux et les chevreaux sont vifs et sains. On dirait que ce bébé leur a ramené la chance. Méline pense à grand-mère Ambroisine si superstitieuse :  »Si tu étais encore là tu verrais comme cet enfant est un vrai porte-bonheur. »

Les saisons se succèdent plus ou moins bonnes. Les ennuis ne les oublient pas et les soucis financiers sont toujours là mais Louis grandit bien. Il a commencé l’école en septembre, sait déjà lire à Noël, ça promet. Quand Jonas est préoccupé, sa femme arrive à le dérider et il est si fier de son fils. Il n’a que ce nom à la bouche :  »Louis par ci, Louis par là. »

Jusqu’au drame. Un mois de mai trop sec. L’herbe cassante, la terre craquelée. Après les gelées tardives, cette sécheresse n’annonce rien de bon pour les récoltes. Louis a sept ans, l’âge des grandes découvertes. Il voit son père inquiet, décide de l’aider à sa manière. Il a lu des histoires d’indiens et de danse de la pluie autour d’un feu de camp. Dans la cuisine il chaparde une boîte d’allumettes, se cache dans la grange pour procéder à la cérémonie. Le tas de bois sec s’enflamme aussitôt se propageant en un instant à toute la bâtisse. Louis n’a que le temps de s’enfuir. Au départ des pompiers, il ne reste rien du bâtiment ni des deux tracteurs qui s’y trouvaient. Plus que la perte de ses biens, Jonas est anéanti par ce qu’il ressent comme une trahison de son fils. Sans lui laisser fournir aucune explication il le punit dans sa chambre pendant plusieurs jours, au pain et à l’eau. De précaire, la situation des époux devient catastrophique. Les assurances traînent et remboursent peu. Jonas sombre alors dans une profonde dépression. Quelque chose dans son âme se brise lui ôtant tout goût au bonheur. Une chape de silence et de tristesse s’abat sur la famille. Puis il devient agressif envers sa femme et surtout envers l’enfant. Les insultes pleuvent en rafales meurtrières souvent plus douloureuses qu’une gifle. Jonas ne cherche plus à comprendre ni à soutenir Méline, la considérant presque comme une ennemie dès qu’elle s’occupe de Louis. Il préfère noyer ses problèmes dans le mauvais vin, ruinant un peu plus leurs finances. Méline se confie souvent à son Nono :  »Je crois que Jonas ne m’aime plus. Que veut-il que je fasse ? Ne plus m’occuper de mon fils ? Le rejeter moi aussi pour une faute commise alors qu’il n’avait que sept ans ? Je ne sais plus… »

Tout avait si bien commencé. Les larmes coulant sur son tablier elle revoit le jour de ses noces. Le mois de mai débute à peine toutefois le soleil est déjà chaud. Chez ses beaux-parents on a décoré la grange avec de grandes guirlandes de papier crépon et des bouquets de fleurs des champs. Les tables sont recouvertes de nappes blanches. On a sorti la vaisselle du dimanche. Le vin coule à flots. Ça sent bon les grillades et la charcuterie. Toute la famille est sur son trente-et-un : costume pour les hommes malgré la chaleur, ils ne tarderont pas à tomber la veste, robes fleuries pour les dames. Les enfants endimanchés courent dans tous les sens en criant d’excitation. Les vieux chantent déjà des refrains, un violoniste essaye de les suivre. La joie est là.

Mais à présent sur son évier, Méline sanglote :  »Grand-mère Ambroisine comme tu avais raison ! Un mariage de mai finit mal. » Louis lui demande son goûter, elle le rabroue, ce n’est pas le moment. Le gamin, rejeté par son père, ignoré par sa mère veut se venger. Il va dans la chambre de ses parents, s’empare du nounours et d’un coup de canif lui ouvre le ventre.

  • Maman ! Maman ! Viens vite !

Méline entend son fils crier. La voix est anxieuse et incrédule. Que fait-il dans la chambre ? Elle pousse la porte à toute volée, inquiète et déjà prête à le disputer. Bouche bée elle se fige. Le gamin est assis sur le lit, les mains tremblantes.

  • Maman ! Regarde !

De la peluche déchirée s’échappent des centaines de billets de cinq cents francs.

Denise Filiatrault