Délit de chasse, par Bernard Marsigny

Tous les chasseurs étant installés,  le Président. avait dit :  « Faites entrer l’accusé » .

Et l’accusé entra.

C’était un beau jeune homme blond qui devait plaire aux dames d’un certain âge.

-Veuillez vous avancer, ordonna le Président.

L’accusé avança vers la barre avec une grâce toute juvénile.

-Stop ! Ça suffit vous êtes assez près, vous pouvez même reculer un peu, tint à préciser le Président qui n’était pas une dame d’un certain âge.

L’accusé recula avec une élégance de danseur mondain.

Le Président baissa les yeux et parcourut le dossier de l’intéressé.

-Monsieur, notre garde-chasse communal vous a surpris en train de chasser, sur notre commune, commença le Président, vous confirmez ?

-Bien sûr que je confirme,  confirma le beau jeune homme avec une extrême douceur dans la voix. Et je confirme aussi, puisqu’occasion m’en est donnée, que le garde-chasse que j’ai eu le bonheur d’approcher, est un bien bel homme !

-Le garde chasse est peut-être un bien bel homme, mais il note surtout dans son rapport que vous étiez  fort peu vêtu, pour la saison, vous confirmez ?

-Bien sûr que je reconfirme. J’étais effectivement court vêtu. C’est tout de même plus pratique pour poursuivre le gibier, vous ne croyez pas ?

Et se retournant, le beau jeune homme adressa un délicat sourire  au garde-chasse qui venait d’entrer dans la salle.

-Comment ça plus pratique ? reprit le Président. Vous trouvez qu’aller à la chasse pratiquement à poil est pratique ? Vous ne devez pas passer dans les ronces et les fougères comme nous le faisons tous. Moi, quand je vais à la chasse, je mets un treillis  et je m’en trouve très bien.

– Oh, mais libre à vous de vous déguiser en Rambo, si le cœur vous en dit ! A chacun son style ! Mais en ce qui me concerne, j’aime être à l’aise pour courir dans les près, précisa le bel éphèbe.

-Mais oui, à chacun son truc ! Passons à autre chose ! Vous ignorez sans doute, Monsieur,  qu’il existe des zones bien délimitées, en dehors desquelles il est formellement interdit de chasser ?

-Pour moi, Monsieur le Président, j’aime autant vous le dire tout de suite, il ne peut être question de tenir compte de vos zones de chasse délimitées. Je chasse où bon me semble, selon mon humeur du moment. J’ai  toujours fait ça ! Et je n’ai pas la moindre intention de changer mes habitudes.

Le Président releva la tête.

-Dites-moi ! Et vous n’avez pas l’impression d’aller au delà des bornesgénéralement admises? Vous  savez , mon jeune ami, qu’il existe aussi   des périodes de chasse  bien précises ?

-Ecoutez, Président, je n’envisage pas  non plus de me limiter à  vos ridicules périodes de chasse. Alors vos bornes, vous pouvez, si j’ose dire, vous les mettre… dans la poche… !!!

-Donc, coupa le Président, si je vous comprends bien, vous chassez n’importe où et n’importe quand ?

-Braaaa-vooo,  fit le jeune chasseur. Vous avez tout capté, mon Cher Président ! Je chasse quand je veux et où je veux, j’ai toujours fait ça  et je vais même continuer, je tiens à vous le préciser.

Et ayant dit,  il poussa un gros soupir de soulagement, heureux  d’avoir ainsi  mis les choses au point  avec un personnage aussi important que Le Président de l’Association Communale de Chasse Agrée de St Fond-la-Forêt.

-Je ne vous demande pas si vous avez un permis de chasse ? Je pense que ce serait une question stupide, ajouta le Cher Président en s’épongeant le front.

-Pfff ! pouffa le jeune homme, un permis de chasse ! Et puis quoi mieux ! Ce que vous êtes amusant, vous alors ! Pendant que vous y êtes, vous ne voudriez pas  que je passe un examen de chasse  comme tout le monde ?

– On peut toujours rêver, fit le Président, au point où nous nous en sommes ! Et vous  chassez avec d’autres ?

-Quoi ? s’insurgea l’accusé, chasser en groupe ? Et pourquoi pas en meute, pendant que vous y êtes ! Alors ça, très peu pour moi. Je suis un solitaire,  je n’ai jamais chassé qu’en solitaire.

-Et quel type de matériel utilisez-vous pour votre safari ? Des cartouches, des balles ?

-Non mais, vous n’y êtes pas ! s’insurgea  le beau jeune homme. Je chasse à l’ancienne,  avec  un arc.

– Ah bon ? fit le Président. Avec  un arc ?  Et sans doute aussi avec des flèches ?

-Dieu qu’il est drôle ! Permettez que je repouffe ! Effectivement j’ai  un arc et des flèches pour aller avec ! C’est mieux que des cailloux !

-Et bien entendu vous n’avez aucune autorisation de port d’arme ?

-Ben non ! avoua le chasseur, je ne vois d’ailleurs pas où je pourrais la mettre votre autorisation,  je n’ai aucune poche sur moi.

-Admettons, Et ça marche  votre truc ?

-Bien sûr que ça marche, vous pouvez demander autour de vous. La chasse pour moi c’est inné.

-Ça veut dire quoi « cétinné » ? demanda le Président  en se penchant vers l’assesseur  de droite.

-Ça vient du verbe cétinner. C’est, je crois, un verbe transitif du premier groupe, répondit l’assesseur qui était aussi enseignant.

-Merci de votre aide,  fit le Président  et il en revint à l’accusé.

-Mais à propos vous chassez quoi, mon jeune ami ?

-Oh, fit le beau jeune homme, ce qu’il est lourd ce grand garçon !!! Il n’a pas encore compris ce que je chasse depuis toujours. Mais c’est navrant, consternant, désolant. Quel manque de culture !

Alors, levant les yeux au ciel  pour bien marquer son agacement, il annonça très impérial :

– Mais, Monsieur,  je chasse … LE BONHEUR !!!

-Ah ! Le Bonheur ? fit le Président qui, lui, était plutôt faisans, lièvres et marcassins.

-Mais oui, le bonheur, tout simplement, confirma le chasseur de bonheur. Ça vous va comme réponse ?

-Et vous chassez ça où ?

-Mais dans le pré, la chasse au bonheur se fait  dans le pré !

-Et pourquoi dans le pré ?

-Mais voyons,  parce que le bonheur  est toujours dans le pré.

-Et c’est pour l’attraper que vous courez tout nu ?

-Bien évidemment ! Dès que je le vois je me dépêche. J’ai  tout intérêt.

-Et pourquoi  ça?

-Mais parce que sinon  il va filer ! répondit du jeune archer.

Et comme personne dans l’auditoire ne semblait comprendre le sens  profond de ses propos, le beau jeune homme se mit à réciter avec beaucoup de délicatesse la petite poésie bien connue de Paul Fort que tous les présents semblaient ignorer :

«    Le bonheur est dans le pré

Cours-y vite, cours-y vite.

Le bonheur est dans le pré

Cours-y vite. Il  va filer.»

– Oh Putain ce que c’est beau !!! fit le garde-chasse qui était non seulement un bien bel homme mais aussi un grand sensible.

Devant tant de poésie, le tribunal des chasseurs resta un moment muet, sous le charme.

Il y eut un long silence. Certains essuyèrent discrètement une larme d’émotion. Mais le Président qui n’entendait rien à la poésie, sentit qu’il était temps de reprendre les choses en main.

-C’est qui  ce gugusse ? demanda-t-il à l’assesseur de gauche.

.  Ce dernier prit la fiche signalétique remplie au crayon par le garde-chasse.

-Président,  l’individu ici présent s’appelle  PI-DON, annonça l’assesseur.

-Connais pas ! répondit le Président.

-Non, excusez-moi, j’ai mal lu, rectifia l’assesseur, c’était mal écrit.  Son vrai nom  en fait c’est :

CU-PI-DON !

 

-Jamais entendu parler ! fit le Président !

 

Bernard Marsigny