Déconnexion, par Agnès Epardeau

Longtemps nous nous sommes couchés très tard, ma femme et moi, nous trouvions toujours mille choses à faire avant de nous mettre au lit. Au moment où commence mon histoire, rien n’est plus comme avant, à vingt et une heure nous sommes sous la couette et toutes ces choses qui nous occupaient, sont devenues sans importance tant l’envie d’être au lit nous submerge l’un et l’autre.

Je m’appelle Vincent, ma femme Julie, je viens de fêter mes quarante ans, nous vivons à Bordeaux dans une petite maison et je pense pouvoir dire que nous sommes heureux.

Voilà vous savez tout ou presque ! Attendez la suite… La suite débute précisément ce samedi matin, il y a pile un an, le commencement de nos ennuis !!

Je venais de lire un article passionnant sur un lit « connecté » totalement ahurissant et j’ai su aussitôt que j’allais l’acheter. Vous connaissez la différence entre un père et son enfant ? C’est le prix de ses jouets, et là, mon jouet était fort peu raisonnable : dix mille euros ! Après tout, pourquoi me priver, mes amis avaient constitué une cagnotte pour mon anniversaire qui pourrait m’aider dans cet investissement. Restait à convaincre Julie !

Mais enfin, mes arguments ont dû porter car avant midi, la commande était passée sur internet. Livraison dans une semaine, le temps donc d’étudier de plus près les caractéristiques de ma future acquisition :

  • Choix du matelas autoprogrammé : dur, mou, chaud, froid.
  • Connexion internet, télé, radio.
  • Sa haute définition avec des casques intégrés dans la tête de lit.
  • Connexion micro-onde, plaques chauffantes, four…etc

Tout pour rester au lit une année entière sans se lever. Julie était aussi impatiente que moi.

Enfin il arriva… et les ennuis aussi !

A peine passé le seuil de la maison, avec difficulté d’ailleurs, il fallait se rendre à l’évidence, il était impossible de le monter dans notre chambre, la seule solution était d’en casser la cloison. J’avoue que nous avons hésité ! En attendant nous avons installé notre nouveau lit au milieu du salon. Je dois vous dire aujourd’hui que ce choix n’a pas été sans conséquence.

Bien sûr, cette situation était provisoire, mais les semaines ont défilé et le lit occupait toujours toute la place.

Aujourd’hui, je peux vous raconter exactement ce qui s’est passé depuis ce jour mémorable où il fit son entrée dans notre maison, j’ai pris des notes dans un carnet.

1ère semaine :

Nous voulons tout tester et pour ça, nous passons la majeure partie du temps dans notre lit. Au début nous partageons nos essais (culinaires, musicaux, culturels), mais peu à peu nous vivons des expériences séparées et ce lit, au lieu de nous réunir, finit par nous éloigner tous les jours un peu plus. Pour le choix du matelas, mou pour l’un, dur pour l’autre, pour celui de la musique, des émissions de télé et de tout le reste, nous ne sommes jamais d’accord.

En fait toutes les connexions intégrées à notre lit remplacent subrepticement, sans que nous en ayons conscience, la seule connexion importante, primordiale, essentielle, celle entre elle et moi.

2ème semaine :

Nous passons notre temps au lit, nous ne nous rendons même plus compte que nous vivons comme des sauvages. Enfin, l’un de nous réagit, un sursaut d’humanité sans doute ! Nous décidons d’inviter nos amis pour leur montrer notre cadeau, ce qui n’est pas compliqué vu qu’il trône au milieu de la pièce !

Vous auriez vu leur réaction, ébahis, enthousiasmés !

Du coup ils veulent tous le tester et y passer une nuit, nous acceptons bien sûr pour ne pas se fâcher avec eux.

3èmesemaine :

Plus aucune intimité.

Tous les soirs maintenant nous avons un couple d’amis qui couche dans notre salon. Parfois pour une nuit, parfois pour plusieurs. Nous sommes relégués, Julie et moi, dans notre ancienne chambre, dans notre ancien lit tout bête qui n’a d’autre qualité que d’être un lit, quel ennui !

Allongés l’un à côté de l’autre, nos corps ne retrouvent plus leur complicité d’avant, ils restent sages, ne se reconnaissent plus, comme si une connexion était débranchée.

4ème semaine :

Des amis viennent encore coucher de temps à autre, mais la plupart se sont lassés de notre lit… de nous aussi d’ailleurs…

Un mois plus tard :

Nous vivons seuls à présent, le plus souvent couchés. Un jour nous recevons un courrier, la période d’essai étant terminée, nous avons le choix entre garder le lit ou le retourner. Là encore, le choix est sans appel. D’un commun accord nous décidons de le garder. Il n’est même plus question d’abattre le mur de la chambre.

Un an plus tard :

Le lit est toujours dans le salon, mais il est bien grand pour moi tout seul. Julie est partie il y a six mois déjà, en emportant notre ancienne chambre. Je n’ai même pas cherché à la retenir, ni elle, ni la chambre d’ailleurs ! C’est fou quand j’y pense, je crois que j’aurais pu la tuer si elle avait voulu partir avec mon lit. Elle a dû le sentir !

Vous pensez que je suis fou. Peut-être après tout ! Mais avant de me juger, venez donc essayer mon lit connecté et là vous comprendrez !

Je vous attends…

Julie referme le carnet en souriant. Elle a bien joué en écrivant ce scénario catastrophe pour faire peur à son mari et le forcer à réagir. Vincent avait rédigé le récit des quatre premières semaines mais c’est elle qui avait inventé cette fin diabolique. Quand Vincent l’a lu, une angoisse terrible est montée en lui. Il s’est vu devenir ce monstre décrit par Julie et surtout, il s’est vu seul après la rupture.

Il n’en fallait pas plus pour qu’il décide de se séparer de ce maudit cadeau.

Aujourd’hui le lit est reparti, le salon est plein d’amis qui parlent encore de leur nuit « connectée » avec regrets.

Julie les écoute, heureuse, elle regarde Vincent avec amour et se dit qu’au prochain anniversaire, c’est elle qui choisirait le cadeau de son mari.

Agnès Epardeau