De la Terre jusqu’au Ciel, par Marc Awenengo Dalberto

Deux enfants ont dessiné à la craie une marelle à même le trottoir et semblent indifférents au passage cadencé des voitures qui sillonnent inlassablement la rue. Un frère et une sœur sans doute. Des cousins peut-être. Ils sont liés. Le bruit assourdissant et continu de la ville couvre en partie le son de leurs voix, mais je peux lire dans leurs mimiques, les rires, les exclamations et les protestations universelles de l’enfance. Et je suis un peu loin. Deux étages plus haut.

La fille est légèrement plus grande que lui, plus agile aussi. Elle lance son caillou plat avec précision et donne à chacun de ses sauts une impulsion volontaire. Déterminée. C’est l’aînée. Lui est plus petit, plus maigre, plus gauche et sa pierre roule bien souvent loin de la case visée. Elle hoche la tête et donne parfois un petit coup de pied dans le galet pour le glisser à la bonne place. Sans la regarder, il entame sa claudication hésitante jusqu’à ce qu’il puisse rester stable sur ses deux jambes. Il reprend son souffle, ramasse sa pierre et revient d’un bond dans le demi-cercle figurant la Terre. Ô mon amour, comme j’aurais aimé que ces enfants soient les nôtres et qu’ils nous ressemblent !

Avec application, il entame son second parcours. Son pied mord la ligne. Il grimace ; elle prend sa place. Deux nattes sautillent en cadence, virevoltent, effleurent presque le sol quand elle se baisse pour récupérer le palet. Elle se concentre sur son dernier saut la propulsant à son tour dans la stabilité du Monde. Et, regardant le chemin qui lui reste à parcourir, elle comble mentalement les étapes qui la séparent du Paradis. Je n’aurai probablement jamais sa constance et je me sens incapable de franchir les obstacles dressés sur notre route. Je trébuche à tous les pas. Je veux te rejoindre et j’empiète sur les lignes à chacune de mes tentatives maladroites et empotées.

La fille encourage discrètement. Indulgente, elle ferme les yeux sur les petits manquements. Son regard se porte au loin. Plus il avance dans le jeu, plus son lancer doit être précis. Il sait que si son galet vient se nicher dans un angle éloigné, il lui sera difficile de se maintenir en équilibre pour le saisir sans poser les deux pieds par terre. Il prend des risques, tire la langue, plisse les yeux, s’applique et lance sa pierre. Trop court. Il manque d’ambition ou n’a pas confiance. Ou la somme des interdits et son cortège de restrictions, de contraintes et de résignations, limite sa volonté et l’entrave toujours davantage. Il lui faudrait passer outre et avoir votre pugnacité. Elle semble en éprouver de la peine, mais l’échec est trop manifeste pour être pardonné. La règle demeure et la sanction l’accompagne.

C’est son tour. Elle repart à l’assaut de son Ciel, conquérante et sereine. Tu avances mon amour. Pas à pas. Saut après saut. Tu affrontes la vie, alors que je la fuis. Tu as foi en ce que tu construis quand je doute de chaque instant. Tu t’engages, je m’esquive. Tu envisages, je réfrène, je fléchis et me soustrais.

Alors qu’elle a deux ou trois paliers d’avance, elle s’efface pour le laisser jouer et remonter son handicap. Peut-être aimerait-elle qu’il termine le premier ? Elle échange son caillou plat contre celui trop rond du garçon. Le visage du petit s’éclaire quand le galet semble soudain obéir à son nouveau maître et va se poser au centre de la case. Fièrement, il entame son périple sur un seul pied. Il tourne habilement sur lui-même et semble avoir pris de l’assurance. Il quête son regard, y puise de l’énergie et concentre son attention. Mais il se précipite, titube, fait un faux pas et son genou frotte contre terre. Elle ne bouge pas. Chuter n’est rien. Se relever demande une force d’âme qu’il pense ne pas avoir. Il s’interdit tout gémissement et voudrait rester là. Avoir du courage lui semble impossible. Celui dont il aurait besoin ne pourrait naître que d’une nécessité dont il ne perçoit pas l’évidence. Je sombre et me regarde sombrer. Et mon naufrage m’indiffère autant qu’il te blesse. Pardonne-moi mon amour.

Mais plus qu’un genou blessé c’est l’âme de l’enfant qui est touchée. Il reste un temps assis sur le bord du trottoir, serrant ses genoux dans ses bras maigres. Il observe l’égratignure et la vue d’une gouttelette de sang qui perle sur sa peau blanche lui fait monter quelques larmes aux bords des cils. Elle se saisit de son caillou et reprend le cours du jeu sans se soucier de lui. Elle se sent protégée par son incapacité à envisager son échec ; comme je l’étais par celle d’envisager les nôtres.

Le garçon camoufle sa douleur et se désintéresse du jeu en suivant du regard un moineau qui est venu se poser à quelques centimètres de lui. Il tend doucement la main comme s’il voulait le caresser. Mais l’oiseau s’effraie et s’envole. L’enfant frotte son genou et se relève. Son effort – ou son insouciance – me touche et me renvoie à mes inconstances permanentes. Je suis fatigué de moi, mon amour. Je n’atteindrai jamais ce bout du Ciel que nous nous étions promis. Mais je ne t’ai pas perdue. On ne perd pas quelqu’un comme on perd ses clés. On ne perd jamais personne car on ne s’appartient pas. Et comment peut-on perdre celle qui vous attache ?  Je me suis anéanti dans ta sollicitude, mon amour. Fondu dans ta bienveillance et j’ai depuis longtemps jeté mon cœur de pierre dans le petit carré de nos enfers.

La fille ramasse les deux cailloux, appelle son frère et lui prend la main pour traverser. Ensemble ils pénètrent dans un immeuble voisin de ce côté-ci de la rue, et laissent leur tracé se diluer aux premières gouttes de la pluie. Je ne viendrai pas dimanche, mon amour. Je ne viendrai plus.

Marc Awenengo Dalberto