D-Day, par Françoise Diago

On recherche quiconque aurait connu en Nouvelle-Zélande, Charlotte Ardern ou un membre de sa famille.

Marthe ne peut détacher son regard de cette banderole clignotante qui passe au bas de son écran. Quelque chose résonne dans sa mémoire. À quatre-vingt-huit ans, même si ses souvenirs s’effilochent quelque peu, elle a encore toute sa tête. Ce nom Ardern, serait-ce possible ? A-t-elle bien entendu ?

Comme après chaque dîner, la vieille dame s’est installée devant sa télévision. C’est un moyen pour elle d’oublier la maison de retraite, cette chambre impersonnelle où elle ne se sent pas chez elle, sa solitude depuis la mort de son mari, dix ans déjà ! Aujourd’hui samedi, c’est son émission favorite « Perdu de vue ». Des invités lancent un appel à témoin pour tenter de retrouver des gens disparus. Même si la chose est devenue facile grâce à internet, certaines fois des cas compliqués nécessitent un coup de pouce de la production. Ce soir pourtant, d’humeur chagrine, absorbée dans ses rêves, elle ne prête guère attention aux images qui défilent devant elle, jusqu’à l’apparition de ce bandeau lumineux. Ardern ! Elle pensait avoir effacé ce nom à tout jamais… Elle augmente le volume de son poste.

L’invité est un marin pêcheur. Lors d’une sortie en mer près des côtes bretonnes, il a remonté dans ses filets une bouteille parfaitement conservée, hermétiquement close. Après l’avoir débarrassée des coquillages et du varech collés à ses parois, il a trouvé, glissée à l’intérieur, une feuille de carnet froissée, jaunie, roulée dans un cylindre en cuivre. Cette protection, certainement une douille de fusil, avait permis à ce papier de traverser le temps sans dommage. L’homme raconte sa surprise lorsqu’il l’a déplié. Un message, daté de 1944, encore bien lisible, écrit dans une langue étrangère. Frustré de ne pas comprendre ces quelques lignes, il avait dû demander de l’aide à son fils pour en saisir la teneur. Tous les deux avaient tenté de retrouver le destinataire de ce mot griffonné à la hâte, en vain. C’est la raison pour laquelle ils font appel à l’émission.

Intriguée par ce qu’elle vient d’entendre, Marthe se rapproche de son téléviseur. À son âge, ses oreilles ne sont plus aussi affûtées qu’autrefois et elle ne veut pas déranger ses voisins de chambre en forçant le son.

Le pêcheur montre avec une certaine fierté la bouteille et la feuille à la caméra. Puis le journaliste commence à lire le message en anglais, dont la traduction est faite en simultané.

Si quelqu’un trouve ce message, le faire parvenir à Charlotte Ardern, 1044 Clower road

Christchurh. Nouvelle-Zélande

Le présentateur lève la tête pour reprendre son souffle. Marthe retient le sien. Son cœur s’affole dans sa poitrine. L’homme continue sa lecture.

6 Juin 1944.

Mon amour,

Je vais débarquer sur les côtes françaises, je ne sais pas ce qui va m’arriver… Adieu, je t’aime. Embrasse notre petite Mary.

Neil

Marthe pousse un long soupir. Des larmes roulent le long de ses joues. Elle se lève, se dirige vers la commode près de la fenêtre. Dans le tiroir du milieu, elle attrape un coffret en bois peint. À l’intérieur, enveloppée dans un mouchoir brodé, une plaque en métal, toute cabossée. Son anneau s’est brisé, la chaîne a disparu. La vieille dame caresse l’acier froid, ses doigts s’arrêtent sur l’inscription gravée : Neil Ardern — 2e d’infanterie… Sa plaque militaire !

Elle retourne s’asseoir dans son fauteuil, serrant toujours l’objet dans ses mains.

Ce nom et ce prénom, elle avait presque réussi à les oublier… et voilà que soixante-dix ans après, ils refont surface avec cette bouteille. Elle ferme les yeux et se souvient de cette journée.

6 Juin 1944 : la Normandie est à feu et à sang. Toute la nuit les avions larguent des parachutistes derrière les lignes allemandes pour permettre le débarquement des troupes alliées. Au petit matin, des milliers de soldats anglo-américains se lancent à l’assaut des plages normandes, sous le feu des canons ennemis. Bon nombre de ces hommes sont tués avant d’avoir atteint la côte. Les blessés affluent dans l’abbaye de Longes-sur-Mer où Marthe les accueille. Des horreurs depuis le début de la guerre elle en a vu, mais jamais elle n’a réussi à s’habituer à autant de souffrances. Quand elle s’est engagée comme infirmière sur le front, elle n’a pas vraiment réfléchi à ce qui l’attendait. Elle voulait simplement servir son pays.

6 Juin 1944 ! Toute sa vie elle se rappellera cette date. C’est là qu’elle le rencontre pour la première fois. Neil est couché au milieu des autres blessés, inconscient, le crâne recouvert d’un énorme bandage ensanglanté. Il a reçu des éclats d’obus dans la tête et souffre de multiples lésions sur tout le corps. Il geint, sa respiration est sifflante. Elle s’approche de lui, prend sa main et la serre dans la sienne. Les gémissements s’arrêtent un instant, elle croit même deviner un imperceptible sourire sur ses lèvres. Malgré le surcroît de travail, elle passe le plus de temps possible auprès de Neil. Après deux opérations, il se réveille enfin. Son identité, sa famille, son histoire, tout a disparu. Il a laissé ses souvenirs sur la plage d’Omaha Beach où le vent les a balayés vers le large. Ne reste plus qu’un trou béant dans sa mémoire qu’il cherche à tout prix à combler. Il voudrait tant avoir un passé comme tout le monde. Marthe ne le veut pas. Elle est tombée amoureuse de ce soldat étranger. Elle l’aime déjà trop pour le partager avec d’autres et risquer de le voir partir. Elle prend sa décision : cacher la plaque militaire, faire disparaître à tout jamais Neil Ardern et le remplacer par un autre. Elle le rebaptise Henri, un nom emprunté à un voisin de lit qui vient de rendre l’âme, lui fabrique des images. Perdu dans les brumes de l’oubli, totalement désorienté, il n’a que Marthe comme repère, alors il se laisse guider, lui fait confiance et la croit. Il poursuit sa convalescence chez elle à La Rochefoucauld, réapprend à vivre, à parler, travaille avec elle dans l’usine de Pantoufle familiale. Plus tard ils se marient. Ils n’ont pas d’enfant. Ils ne peuvent pas en avoir, au grand désespoir de Marthe.

Pendant soixante ans, la peur de le voir recouvrer son passé la hante. Souvent, elle le sent ailleurs, dans un monde où elle n’a pas sa place. Où est-il ? Dans quel pays ? Auprès de qui ? Toutes ces questions, elle se les pose en tremblant. Parfois, il s’installe dans sa chambre le regard perdu dans les reproductions de Piet Mondrian accrochées aux murs. Ce n’est certainement pas par hasard s’il les a choisies et les affectionne autant. Se plonger dans ces méandres et ces enchevêtrements de couleurs lui donne l’impression d’errer dans les dédales de son esprit confus. Peut-être espère-t-il y retrouver le chemin de sa mémoire envolée.

Un violent coup de tonnerre retentit dans la chambre. La vieille dame sursaute, reprenant peu à peu pied dans la réalité. Elle tient toujours la plaque dans ses mains. À la télévision, le journaliste et son invité écoutent une femme au téléphone. Elle s’exprime en anglais. Même si Marthe ne comprend pas cette langue, elle est troublée par l’émotion qui se dégage de cette voix. La traduction française est faite simultanément « en voix off ». Marthe en attrape quelques bribes au passage.

Je n’ai jamais connu mon père…j’étais si petite lorsqu’il est parti à la guerre… Il m’a manqué cruellement… ma mère ne s’est jamais remise de sa disparition… quel dommage qu’elle n’ait pas entendu parler de ce message… savoir que la dernière pensée de son mari a été pour nous l’aurait rendue si heureuse…

La vieille dame ne peut en écouter davantage. Tremblante, elle éteint son téléviseur. La plaque lui échappe des mains.

Une femme et un enfant ! Les premiers temps, elle y avait songé. Elle avait rapidement chassé une telle éventualité de son esprit, sinon comment aurait-elle pu subtiliser cette plaque militaire ?

Ce soir, face à la douleur de cette femme, le poids de sa faute la submerge. Tant de culpabilité, si longtemps refoulée, la dévaste. Marthe éclate en sanglots. Elle sait maintenant ce qu’elle doit faire. La fille de Neil, puisqu’il ne reste plus qu’elle, a le droit de connaître la vérité. La vieille dame doit lui raconter la terrible blessure de son père, le plongeant dans un trou noir dont elle ne faisait plus partie. Marthe doit lui dire que tout est sa faute. Sans elle, Neil aurait certainement pu serrer à nouveau sa famille dans ses bras et reprendre sa vie d’avant, à son côté.

Elle se relève péniblement de son fauteuil, s’installe à son bureau et commence à écrire …

Les mots se bousculent sous sa plume, elle a trop longtemps cherché à les chasser, ils ont besoin de sortir.

Subitement, elle s’arrête, lève son crayon, assaillie par le doute. Pourquoi après tant d’années prendre le risque de faire à nouveau souffrir cette femme. Elle aura le message trouvé dans cette bouteille qui lui permettra de faire son deuil en toute dignité, imprégnée de l’amour de son père.

Apaisée par sa décision, Marthe pose ses mains sous sa poitrine, croise ses doigts, pousse un profond soupir et s’endort.

Françoise Diago