Cet hiver-là, par Hélaine Charbonnier

Tous les matins, avec une régularité de métronome, elle arrivait en poussant son affreux chariot de toile duquel je la voyais sortir une couverture qu’elle dépliait avec beaucoup d’attention pour l’agencer d’une certaine façon – toujours la même – à la place qu’elle s’était octroyée et qui elle aussi jamais ne variait.

C’était un modèle d’exactitude et de délicatesse conjuguées.

Après quoi, sa main plongeait une première fois avec une lenteur qu’on eût pu croire étudiée, dans la poche gauche de la parka qui l’emmitouflait pour aller y pêcher une sorte de couvercle qu’elle déposait avec le même soin à terre. Puis, je la voyais disparaitre à nouveau pour en ressortir avec plusieurs objets dont un morceau de carton qu’elle entreprenait de plier par moitié.

Alors, seulement, elle s’asseyait et le posait devant elle à côté de sa sébile improvisée.

Tout cela avait duré exactement neuf minutes et à partir de ce moment, elle n’allait avoir d’autre activité que celle qui consistait à faire courir son stylo sur un petit cahier.

À travers la vitrine d’où je l’observais, il m’était impossible de lire ce qui était noté sur le carton et à fortiori encore moins sur le carnet en appui sur ses genoux. De même les traits de son visage dont le haut était dissimulé par son bonnet de laine – rose à motifs orangés – ne m’étaient-ils pas vraiment accessibles, cependant je ne me lassais pas de la regarder : tout dans cette fille me captivait.

Je n’aurais su dire exactement à quoi attribuer cette fascination mais sûrement le contraste entre sa ponctualité, sa mesure, son économie de mouvement et l’espèce de tendresse dont était empreint chacun de ses gestes y était pour quelque chose. À moins que ce ne fut le désaccord apparent entre son allure juvénile et l’horrible cabas écossais à roulettes.

Il faisait froid cet hiver là et j’imagine qu’il devait lui être très pénible de rester ainsi assise de façon aussi peu confortable tout le jour durant, mais pour ce que je pouvais en deviner, eu égard à sa position et au bonnet de laine, elle semblait arborer toujours le même air de satisfaction tranquille que celui que je lui voyais au matin tandis qu’elle s’installait. Quelquefois, un passant ou une passante s’approchait et elle interrompait sa besogne et bien que la scène me fût en partie masquée, je devinais qu’une conversation était engagée. Puis, au bout d’un certain moment, la personne poursuivait son chemin, non s’en avoir tiré au préalable quelque argent de sa poche ou de son portefeuille pour le déposer à l’endroit qu’elle lui indiquait, là où se trouvait le couvercle que je lui avais vu déposer.

Souvent, je me surprenais à improviser des histoires à son sujet. Je lui imaginais un prénom – Lucile, Sophie, Csilla, Julie, Arya –, une origine, un parcours. Parfois, je lui attribuais une amie, des parents, un frère, parfois elle avait perdu l’un de ceux là alors qu’elle était enfant ou durant le naufrage qui avait suivi son expatriation. Il m’arrivait aussi de lui inventer une double vie faisant d’elle un jour une étudiante, un autre, une riche héritière, rentrant le soir venu, qui dans une petite chambre modeste, qui, escortée par un chauffeur en livrée, jusqu’à une luxueuse villa. Mais toutes les aventures que j’élaborais bien que n’étant jamais les mêmes avaient cependant toujours une constante : elles l’avaient conduite en cet endroit précis où chaque jour elle revenait s’installer.

Et puis vous savez comment c’est. On s’habitue à peu près à tout et n’importe quel élément qui vient pour se greffer à notre paysage – aussi attrayant puisse-t-il nous apparaître au début – finit par s’y installer et s’y fondre tout-à-fait et après plusieurs mois, je ne jetais plus sur elle qu’un regard à la dérobée au moment où elle arrivait, suivi d’un autre tout aussi bref à la pendule murale qui se trouvait à ma droite. Un peu comme s’il s’agissait de vérifier que tout était bien conforme à ce que j’avais des semaines durant observé ou imaginé.

Certes, je la savais toujours là le reste du temps, mais un peu comme on ne peut manquer d’ignorer que se trouve tel ou tel objet en un certain endroit parce qu’il y a toujours été ou que nous l’y avons-nous-même installé.

Ma collègue et moi ne prenions jamais de pause digne de ce nom alors, nous contentant de grignoter chacune notre tour l’en-cas que nous avions apporté dans la remise attenante au salon où étaient entreposés les cartons, aussi ne sortions-nous qu’à sa fermeture, à l’heure où Lucile, Sophie, Csilla, Julie ou Arya, appelez-là comme vous voulez, avait depuis longtemps remballé tout son bazar et retrouvé le mystère que je lui avais moi-même fabriqué.  Pourtant un jour, vers midi, mue par une envie soudaine, j’avais franchi la porte du salon, non sans m’être assurée que j’avais bien quelques pièces en poche et je m’étais dirigée droit sur elle en traversant la rue.

À voir le sourire qui éclaira son visage au moment où elle m’aperçut, on eut vraiment pu croire que nous nous connaissions et qu’elle m’attendait, cependant, ce fut la beauté de son regard souligné par le bord du bonnet coloré, qui surtout me saisit lorsque nous nous retrouvâmes en face l’une et l’autre.

— Je me demandais quand vous vous décideriez à venir me trouver, m’avait-elle dit toujours souriante en me sondant de ses yeux bleu glacier.

Et comme je la regardais sans trop comprendre, elle avait poursuivi sans lâcher les miens :

— Vous savez que vous êtes mon héroïne ?

Alors, me dérobant à elle, j’avais cherché le morceau de carton qui lui servait de pancarte mais à peine eu-je déchiffré ce qui était écrit dessus qu’elle m’attrapait la main et qu’aussitôt je basculai dans l’histoire qu’elle m’avait réservée.

Hélaine Charbonnier