Aux aguets, par Sophie Blitman

Vous croyez que c’est un hasard si je me trouve ici, à deux pas de la maison d’Aurore, juste au moment où elle s’apprête à rentrer chez elle ? Quelle naïveté ! Je fais mine de me promener nonchalamment, comme si je remontais du port, mais en réalité, j’ai bien étudié mon coup. Ça fait plusieurs semaines que je rôde dans le quartier et que, sans qu’elle s’en rende compte, j’épie ses allées et venues – si si, je vous assure, je sais être discret quand les circonstances l’exigent même si, je le confesse, j’aime qu’on me regarde et qu’on fasse attention à moi. Enfin, toujours est-il qu’il ne m’a pas fallu longtemps pour connaître ses habitudes. C’est étonnant de voir comme la plupart des gens sont routiniers et, du coup, tellement prévisibles… Bon, ce n’est pas la qualité que je citerais en premier si l’on me demandait ce que je préfère chez une femme, mais je dois avouer qu’en attendant, ça me facilite bien la vie.

Pour en revenir à Aurore, elle fait de la gym tous les jeudis jusqu’à 18h. Elle rentre à pied et, sur le chemin du retour, elle s’arrête toujours acheter un petit quelque chose à l’épicerie italienne de la rue Fernand Léger – elle est gourmande, mon Aurore ! En même temps, c’est sa récompense après avoir fait chauffer ses muscles. Bref, tout ceci fait qu’elle arrive chez elle entre 18h20 et 18h30, jamais avant, jamais après. Tenez, la voilà justement qui apparaît au coin de la rue, son sac de sport sur l’épaule. Elle est belle quand elle marche comme ça, toute échevelée et le visage encore rougi par les efforts !

De l’autre côté de la rue où je me trouve, je lui lance un coup d’œil à la fois furtif et perçant – c’est ma spécialité. Ah, ça y est, elle m’a vu ! Elle s’arrête un instant, sa clef à la main. Elle a l’air songeuse. Est-ce moi qu’elle fixe ainsi ou est-elle en train de penser à complètement autre chose, les yeux dans le vague ? Difficile à dire… Peut-être a-t-elle le sentiment confus de m’avoir déjà vu quelque part ? En tout cas, il me semble bien qu’elle me sourit.

Je m’approche en m’efforçant d’adopter une démarche légère et insouciante. J’ai toujours rêvé d’avoir une maîtresse. D’autres auraient le sentiment de se compliquer la vie, pas moi. Tant que je n’ai pas un fil à la patte… Je m’apprête à traverser quand une voiture déboule à toute vitesse, m’obligeant à sauter sur le trottoir. Le temps qu’elle passe, Aurore a disparu ! Je tourne la tête à gauche et à droite. Rien. La rue est désespérément déserte : elle est rentrée chez elle, c’est malin ! Mais il en faut plus pour m’arrêter : je suis un vrai mâle, moi, du genre audacieux ! Et puis, j’ai d’autres chats à fouetter que de rester là à attendre.

D’un pas décidé, j’avance donc jusqu’à sa maison. La porte est restée entrouverte. Simple oubli ou invitation à venir la rejoindre ? Sans hésiter, je choisis la deuxième option. Je me faufile sans bruit dans l’entrée. Rapidement, j’embrasse la pièce du regard et découvre son univers. C’est tout à fait comme je l’imaginais : un intérieur simple et cosy. Immédiatement, une délicate odeur de menthe me réjouit les narines. Aurore arrive. Elle a enfilé un long gilet en laine gris par-dessus son débardeur et mis de la musique. Je reconnais un remix du groupe de rock Dionysos et de la chanteuse Olivia Ruiz.

— Ah, te voilà ! dit-elle avec un sourire.

C’était donc bien une invitation !

— Viens, j’ai préparé quelque chose.

Je ne me le fais pas dire deux fois ! Je la suis dans le salon et m’installe sur le canapé. Aurore pose deux petites assiettes sur la table basse et vient s’asseoir à son tour. Ce faisant, elle m’effleure légèrement la nuque de ses doigts fins. Dites donc, elle est moins farouche que je ne le pensais, ça me plaît bien ! Elle prend place à côté de moi. Je me retiens de lui grimper dessus pour l’instant : je préfère lui laisser l’initiative.

C’est alors qu’Aurore se penche vers moi. J’en frémis d’avance. Enfin, elle pose sa main sur mon ventre et la fait descendre lentement pour me caresser. De longs frissons me parcourent le corps. Quel délice, quelle volupté ! Je ferme les yeux et me mets à ronronner. Qu’est-ce qu’un chat de gouttière pourrait demander de plus ?

Sophie Blitman